PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Réserve indienne

La sonnerie retentit. Les haut-parleurs crachent : "Scramble ! Scramble !" Il est trois heures du matin. Je passe la nuit dans une base désaffectée quelque part dans le désert d’Arizona. J’enfile mon uniforme et cours vers la salle d’ops. Mon Captain se précipite vers le Jetstream et met en marche le moteur droit. Le responsable des opérations, "Big George" comme on l’appelle ici, m’annonce la destination : San Carlos.

Les 900 chevaux du moteur à turbine déchirent le silence qui régnait sur Williams AFB et réveillent quelques serpents et coyotes. Je n’ai que quelques minutes pour préparer la nav et déposer le plan de vol. San Carlos ? C’est où çà ? Sur les murs sont accrochées les cartes détaillées des réserves indiennes. Je trouve ma destination. Un petit village Apache à l’Est de Phœnix. Il y a un petit terrain mais il est privé. Tant pis, c’est là où on va se poser. Je dépose mon plan de vol et cours vers le Jetstream.

L'équipe médicale est à bord, le Captain met en marche le deuxième moteur et rajoute ainsi 900 chevaux. Notre avion est une véritable salle d’urgence ambulante. Sans doute la salle d’urgence la plus rapide du Far West.

Je débite la checklist. On n’a pas le temps de la lire. Il faut la connaître par coeur et à froid. "Trims : 3 set; Flaps 10 indicating 10 (le Captain confirme : 10 indicating 10), Altimeter’s 29.98 set right (le Captain : set left) crosscheck..." Bien sûr, l’avion est en train de rouler à toute blinde vers la piste de décollage. Une vie est en jeu, elle nous attend dans la salle d’urgence d’un des hôpitaux démunis de la réserve. Il faut qu’on la transfère dans un hôpital spécialisé de Phoenix où elle peut recevoir des soins intensifs.

"Lifeguard Native 52, we are ready to take off". J’utilise le nom de code "lifeguard" pour indiquer à la tour la nature de notre mission. Nous avons priorité sur tout le trafic. Heureusement, il est trois heures du matin. Personne ne nous gênera.
Voler dans la réserve indienne est quelque chose de très bizarre. Il n’y a pas beaucoup de lumières, et aucune aide à la navigation.

Comme la plupart des Indiens n’ont pas l’air conditionné, ils vivent dans les montagnes. Les seules montagnes qu’on a en Arizona. Je me souviens de la première fois où j’ai survolé la réserve Apache. D’en haut toutes les maisons paraissaient identiques. D’en bas aussi !
J’ai appris par la suite que lorsque le gouvernement américain vient construire des maisons sur la réserve il en construit 40 à la fois, et toutes les mêmes...

Notre "weather radar" détecte quelques CB. Les orages sont très intenses et très fréquents ici. De plus, notre mission ne nous permet pas de monter au niveau 330 pour les éviter aussi facilement que le font les avions de ligne. Nous, nous volons exactement au niveau des CB. Poser un avion de 14.000 livres sur des terrains minuscules dans les montagnes, de nuit, et par vent violent, nous donne parfois du fil à retordre.

Le British Aerospace Jetstream a été conçu pour des atterros sur porte-avion de la Royal Navy, les trains sont très résistants. On peut accélérer et réduire notre vitesse en très peu de temps. Il n’a pas une stabilité positive comme les avions de ligne ou les Cessnas. Lorsque l’altitude de vol est modifiée, l’avion n’a pas tendance à revenir sur sa position initiale. Ça en fait un avion difficile à piloter mais très manoeuvrable. Et pour le type de boulot qu’on fait, c’est un avion parfait.

On s’approche de San Carlos. Je constate qu'à peu près trois quarts des lumières sont éteintes. Steve m’explique que c’est courant de voir ça sur les terrains apaches : les Indiens s’amusent à tirer sur les lumières des pistes avec leurs revolvers. "Why ?!" Steve ne connaît pas vraiment la raison. Il pense que c’est un mélange d’alcool et de haine. Steve est un ancien du Viêt-nam, et ça, ça lui rappelle le Viêt-nam. Nous essayons d’aider un peuple qui ne veut pas de notre aide.

Nous sommes en finale. La vraie difficulté c’est que les éclairs empêchent notre vision de s’adapter à la nuit. Je garde mes yeux sur le badin, j’essaye de détecter un "windshear". Steve est aux commandes. L'équipe médicale s’accroche. On risque 4 personnes pour en sauver une. L’alcool est malheureusement encore un problème majeur chez les Indiens. Je dirais que trois quarts des patients transportés sont alcooliques. Les Indiens ont aussi une manière assez rituelle de se suicider. Ils se brûlent. Et ça laisse généralement une odeur assez forte dans l’avion.

Une ambulance envoyée par l’hôpital va venir nous chercher. Je vais accompagner l'équipe médicale à l’hôpital pour déterminer le nombre de passagers et communiquer mon plan de vol. Je vais également appeler Big George et lui dire qu’on est OK. Cette fois-ci c’est à mon tour de piloter et au Captain de faire la radio et la checklist.

L’hôpital n’est qu'à une dizaine de minutes du terrain. Le patient que nous venons chercher est une jeune femme indienne qui a la peste.
Oui, vous avez bien lu, la peste. Bienvenue au tiers-monde.