PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



Air Ambulance

San Carlos, 11:30. Temps couvert, plafond bas. Nous sommes dans les montagnes en plein milieu de la réserve apache en Arizona. Il n’y a pas de VOR pas de NDB, rien. Juste un petit terrain privé (qui est sur la carte) sur lequel nous avions été autorisés à nous poser pour une urgence médicale.

Nous sommes venus chercher un bébé apache qui a besoin d'être transféré dans un hôpital de Phoenix.

Le vent se lève. Il commence également à pleuvoir. Gary, le Captain, met en marche le moteur droit. J'égrène la checklist, l'équipe médicale à bord du Jetstream installe le bébé. La mère est là également, cheveux longs noirs, un visage sans expression.

Moteur gauche, mise en route, recheck-list, taxi et décollage, tout ça se fait en quelques minutes. Le Captain est aux commandes, moi je fais la radio. Nous sommes en train de monter à 1500 pieds minute.
J’ai fait un plan de vol IFR, j’appelle le centre de contrôle pour prendre ma clearance avant de rentrer dans les nuages :

"Albuquerque Center, Lifeguard Native 54 out of San Carlos, 'like to pick up my IFR clearance."

Malgré les montagnes le centre me reçoit, par contre il ne reçoit pas mon transpondeur. Désolé, pas de clearance IFR.

Voici le dilemme : Pour qu’il puisse recevoir notre transpondeur il faut monter haut, en IMC dans les montagnes sans l’aide d’aucune balise. C’est illégal, c’est dangereux, mais c’est l’option que nous choisissons. Le relief monte jusqu'à 8000 pieds dans ce secteur. On fait des holding au cap et à la montre au-dessus de la piste en IMC. On prie que le vent ne nous dévie pas trop vers les montagnes. On passe les 8000 pieds. Youpie.

"Lifeguard Native 54 you are radar contact, you’re cleared direct to Phoenix, climb and maintain 12 000"

Banzai, directos vers Phoenix, on a l’altitude, je fais la "Cruise Checklist". J’appelle les opérations pour leur donner mon ETA à Phoenix où une ambulance nous attendra.

Le torque affiche 86% et on est à 100% de RPM. J'écoute déjà l’ATIS de Phoenix. Phoenix est le 7ème aéroport le plus fréquenté du monde. L’année dernière il y a eu près de 527 000 rotations et plus de 30 millions de passagers. Pour avoir une idée de comparaison, CdG n’est même pas dans les 20 premiers. C’est bientôt midi. Ca va être intéressant.

"Phoenix Approach, Lifeguard Native 54 is with you, 12 000 with Bravo."

La piste 8L est en service et venant de l’Est, ça va nous faire perdre une dizaine de minutes… L’infirmière arrive dans le cockpit. Mauvaise nouvelle, elle nous dit que le bébé est en train de "crasher", terme éloquent pour dire que son état a empiré et qu’il est instable. Il risque bientôt "d’expirer". Urgence médicale, je vais demander un contre QFU sur le 7ème aéroport le plus fréquenté du monde.

"Lifeguard Native 54 any chance for a 26R ? Our patient is not doing too well."

Ca c’est l’Amérique dans toute sa splendeur : le contrôleur lui aussi veut jouer les héros, alors il m’autorise pour le contre QFU. Par contre, business is business, le trafic ne va pas s’arrêter pour nous. Faut pas déconner non plus.

Nous sommes à 12 nautiques à l’Est, en descente vers 3000 pieds, afin que le trafic puisse partir au-dessus de nous. Spectacle impressionnant. Je me retourne, l'équipe médicale travaille comme des malades. Un signe d’inquiétude peut enfin se voir sur le visage de la mère indienne.

3000 pieds, ce qui fait 1700 pieds sol. Juste au-dessus de l’avenue McDowell, on est dans une pièce de tôle, projetée à 250kt vers d’autres pièces de tôles remplies de passagers. Je passe sur la tour.

"Phoenix Tower, Lifeguard Native 54 with you, straight-in 26R"
"Lifeguard Native 54, Phoenix Tower you’re cleared to land runway 26R, wind 060 at 7, caution wake turbulence, departing traffic a Boeing 757."

Se poser sur une piste, pendant que quelqu’un décolle sur une piste parallèle, c’est du luxe. Par contre se poser pendant que quelqu’un décolle face à toi, ça, c’est un peu plus "challenging". On est en courte les trains sont sortis, les volets 35. Le 757 face à nous vient juste de faire sa rotation, son Captain aurait pu refuser le décollage mais il l’a accepté. Ils sont fous ces Ricains.

On est à 50 pieds sol, 130 kt, le 757 est juste au-dessus de nous, incroyable ! Notre Jetstream commence à sentir les turbulences de sillage. Pour Gary, ce n’est pas vraiment très différent d’un rodéo. Yeehaah ! Moi je fais ce que je peux pour l’aider : "You’re +10, sinking 500… +5… Vref..."

Les turbulences de sillages deviennent très importantes, Gary force l’avion au sol, on ne peut pas rester une seconde de plus en l’air. Une roue, une deuxième, la roulette.

Poser, reverses à fond le ballon. La tour n’attend pas notre arrêt complet pour dire :

"Lifeguard Native 54, taxi to parking, no need to call ground." Je balbutie : "Lifeguard Native 54, thank you."

La tour vient de me signer une espèce de chèque en blanc pour un aéroport aussi grand que celui de Phoenix. L’ATC dirigera tous les avions au sol autour de moi. Je mentirais si je disais que mes yeux ne se sont pas remplis de larmes. L’ambulance était là, au rendez-vous. Et le bébé a survécu.

J’ai le plus beau métier du monde.