PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



Brouillard a Washington

"Dulles Tower, Blueridge 292 is holding short of runway 30."
"Blueridge 292, Dulles Tower, thank you." Il est 7h du matin.

Washington est perdue dans une couche de brouillard. La couche est si épaisse que le contrôleur à la tour ne peut même pas voir les avions sur l’aéroport. Alors je lui dis où on est.

"Blueridge 292, taxi into position and hold, runway 30." La tour nous a autorisés à l’alignement piste 30. Je peux voir les chiffres peints sur la piste, mais c’est tout ce que je peux voir. Les "runway edge lights" et les "centerline lights" sont allumées mais elles aussi se perdent dans le brouillard à environ 800 pieds (243 mètres) devant nous.

La visibilité est si basse que si on a un problème après le décollage on ne pourra pas revenir. On est Cat I. Il nous faut une RVR de 1.800 pieds. On devra se dérouter donc sur Baltimore, où il y a du brouillard également, mais où la visibilité est de 3 nautiques.

"Blueridge 292, you’re cleared for take off, runway 30. Wind is calm." Je réponds : "Roger. Cleared for take off, Blueridge 292". Je mâche du chewing gum. Le chewing gum me permet de rester éveillé. Ca fait quelques mois que j’ai arrêté le café. Bref, je mets ma main sur la manette des gaz. Et je l’avance. Je l’avance jusqu'à ce que le Torque indique 100%. Je l’avance jusqu'à ce mon EGT indique 650 degrés Celsius. Les deux moteurs à turbine ont l’air de fonctionner normalement. Pas de lumière sur le "cap panel", pas d’indication. Le Captain lâche les freins. Je sens un coup d’accélération.
La météo est une ennemie du pilote.

La météo me prend la piste et l’efface devant mes yeux. Le brouillard crée des illusions. Je suis toujours au sol, l’aiguille de mon badin est sur 70 nœuds (129 km/h). Tout ce que je peux voir c’est ces "centerline lights" devant moi qui dansent et qui apparaissent une fois au centre, une fois à droite de l’avion, une fois à gauche. On a assez de vitesse maintenant pour contrôler l’avion aux palonniers.
Ma vitesse augmente. Vr aujourd’hui est à 109 nœuds. Garder l’avion centré devient de plus en plus difficile. Se baser sur juste des lumières pour décoller me donne l’impression que je le fais depuis un vaisseau spatial tiré tout droit de la Guerre des Etoiles.

L’aiguille de mon badin est sur 109. C’est à dire que je suis maintenant à 200 km/h dans le brouillard avec une machine qui pèse 14.000 livres et des vies humaines qui paient pour être là. Le Captain appelle : "Vee one, rotate." Et je tire sur le manche comme on m’a appris en aéro-club, sur la piste en herbe du Neuhof. Mon vario est positif, mon altimètre augmente. "Positive rate, gear up." Je lance à mon Captain. Il est le PNF.

Immédiatement, les lumières de la piste disparaissent. Ma verrière est peinte blanche par le brouillard. Je regarde ces 6 visages sans expression que sont mes instruments.

Lorsqu’on est en IMC, il n’y a pas de haut ni de bas. Il y a seulement des instruments qui te disent ça c’est en haut, ça c’est en bas. Ca c’est où tu es par rapport à la planète Terre.

Ce n’est pas facile de remettre sa vie entre les mains de 6 instruments mais c’est en fait la seule manière de rester en vie.
5.000 pieds plus tard on a atteint le sommet du brouillard. Je regarde dehors et je prends mes lunettes de soleil que j’avais placées sous mon masque à oxygène.

Le ciel est bleu, le soleil est là comme une récompense. C’est pour ça qu’on fait ce qu’on fait. On est les premiers à voir le soleil. Et vous auriez dû être là. Ce matin, il n’a jamais été aussi beau.