PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



La Plus Belle Arrivée

Mon épouse, Gina, et moi venons juste d’apprendre que nous allons avoir un troisième enfant - le troisième en trois ans, si tout se passe bien - et j’aimerais donc dédicacer cet email à la petite vie qui est en train de pousser dans le ventre de sa mère.

Bienvenue à bord ! Je t'écris de Buffalo dans l’Etat de New York où je suis en rotation. Tu vois, ton père est pilote de ligne, un métier qui n’est pas facile - qui n’a jamais été facile - mais c’est un beau métier.

Il y a six mois mon métier et l’industrie dans laquelle je travaille ont été changés à jamais.

Un jour, après l'école, tu vas me demander où j'étais le 11 septembre 2001. Bien que les événements de cette journée aient été gravés dans ma mémoire comme dans celle de tous les pilotes de ligne ou citoyens américains, je vais te le dire maintenant : ce jour-là j'étais chez moi, à 20 minutes de l’aéroport de Washington-Dulles et je m’apprêtais à partir en rotation. D’ailleurs, le 757 qui s’est écrasé dans le Pentagone a survolé ma maison. Bien sur, je ne suis pas parti en vol, mais j'étais là où je devais être - avec ta mère, ton frère et ta soeur.

Je me souviens très clairement un des vols que j’ai fait après le 11 septembre. Je décollais d’ici, de l’aéroport de Buffalo, NY, en route pour Washington. Les chutes du Niagara sont à une dizaine de nautiques et j’avais une pensée pour ceux qui avaient fait la queue pendant plusieurs heures, à cause des mesures de sécurité exacerbées juste après le 11 septembre. Je voulais leur montrer que l’avion est toujours le meilleur mode de transport. Je voulais leur montrer ce que j’aime dans l’aviation.

Alors j’ai demandé à Buffalo Clearance si on pouvait passer vertical les chutes du Niagara à 4000 pieds et faire un 360. Je m’apprêtais à entendre un rire comme réponse, une insulte, ou quelque chose dans ce genre.

"Approved as requested."

Bienvenu en Amérique. Tu vois, les Américains n’ont pas fini de m'étonner et c’est pour ça que je suis encore dans ce pays. Ils vénèrent la liberté et tu pouvais sentir que c'était très pénible pour eux que de mettre en place des mesures de sécurité à la suite des attaques de terroristes.

Le copi avec lequel je vole est un juif orthodoxe. Il ne travaille jamais le samedi. Oui, tu peux être pilote de ligne aux Etats-Unis et ne jamais voler un jour de la semaine parce que tu es croyant. Par contre si tu te portes malade 7 fois dans l’année, tu peux te faire virer comme c’est le cas dans ma compagnie. Tu vois le contraste ?

A chaque fois que je décolle, je suis le patron d’une société qui vaut 9 millions de dollars. Mon bureau se trouve dans un tube de métal pressurisé et traverse les airs à vitesse vraie de plus de 280 noeuds. Je suis guidé par des satellites qui orbitent autour de la Terre et par des gens que je ne verrai jamais, au sol dans les centres de contrôle.

Cet après-midi, je survolerai dans mon tube pressurisé l’Etat de Pennsylvanie où il y a des gens, les Amish, qui vivent comme au 19ème siècle --sans électricité et sans voiture. Ca c’est la liberté.

Voila, bienvenue sur Terre. Je voulais te parler un peu de liberté car je la respire tous les jours ici.

Ton père est un immigrant français qui travaillait au McDo avant de venir ici. Et comme tu le vois, depuis que j’ai débarqué, j’ai pu être le témoin de beaucoup de miracles.

Et l’annonce de ton arrivée en est un de plus.


Post Scriptum écrit quelque temps plus tard : Ma femme a eu une fausse couche donc il n’y aura pas de troisiéme enfant. Nous étions allés chez le medecin pour faire un sonogramme de routine et on n’a pas pu trouver de battements de coeur. Argh !

Merci, Sky, de nous avoir fait rêver. Your arrival had a purpose and I know exactly which one it was. Thank you, and I’ll see you again soon.