PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



S'assoir a son bureau

Je suis a l’aéroport de Washington-Dulles, et je commence ma journée. Certains, lorsqu’ils arrivent au travail, s’assoient à leur bureau et allument l’ordinateur. Moi, je montre mon badge --pour la seconde fois déjà aujourd’hui-- et l’agent m’ouvre la porte d’embarquement 5 du terminal A.

Même si je suis déjà passé à travers des portes de sécurité, comme je le fais chaque jour lorsque je vais au travail, il vérifie que le nom sur mon badge corresponde à celui du "Captain" pour ce plan de vol. Ils savent qu’un pilote n’a pas besoin d’arme pour se suicider; et ils savent que si j'étais vraiment déprimé je n’irai pas voir un docteur, car la FAA l’apprendrait tout de suite, et je perdrais ma licence médicale de pilote de ligne. On n’autorise pas les pilotes à voler avec des anti-dépresseurs, mais on ne veut pas non plus qu’ils volent déprimés.

Il me sourit et avec un accent dont je ne peux déterminer la provenance, me dit : "On time, to-day ?" Je me retourne et après un coup d’œil au terminal rempli de passagers, je lui retourne le sourire : "Always."

Lorsque je rentre dans le Jetstream-41 immatriculé N320UE, UE pour United Express, je peux entendre l’ATIS cracher dans les hauts-parleurs. Mon copi sans lever la tête, et rédigeant à toute blinde, me salue par un bref "Hey, Dan." Je lui réponds "Hey" et pose mes affaires. Les vents sont en rafales à 25kt, et de travers à 80 degrés. La voix synthétisée de l’ATIS conclut avec un doux "...windshear advisories in effect. Advise on initial contact you have..."

Pat, le copi, se retourne et me sert la main. "Did they tell you?". Par mon expression, il comprend tout de suite que non, alors il enchaîne.

A bord, on aura un passager qui vient juste d’apprendre que sa femme est décédée. Il est venu d’urgence depuis Los Angeles pour arranger l’enterrement, il a bu and… and ?

"He’s upset..."

Il me regarde et il attend ma réaction, moi le commandant de bord du vol United 7235.

J’ai 27 ans, 4000 heures de vol, et je suis instructeur pilote de ligne. Et je ne sais pas quoi dire.

Je connais mon manuel d’exploitation. Il dit que l’on ne transportera pas de passagers "intoxicated." Mais, je sais également que la définition est vague, et que l’on ne demande pas aux passagers de souffler dans un ballon avant qu’ils n’embarquent. D’ailleurs, on sert même de l’alcool à bord.

Je briefe l’hôtesse de l’air et je lui dit la vérité. J’aimerais aussi lui dire qu’on lui portera assistance si elle a un problème, mais à la place je lui dit ce qu’elle sait déjà : Je ne l’aiderai pas, le copi ne l’aidera pas non plus, car on n’ouvrira pas la porte du cockpit.

Tu vois entre les passagers et moi il y a une porte renforcée, un jumpseat, et une hache. Elle, elle n’a rien. Elle est vulnérable. Elle n’a même pas le droit d’amener un couteau ou un "pepper spray" pour se défendre.

Quelques minutes plus tard, on embarque. Je vois la personne en question, c’est un noir, ou "African American" comme on dit ici, et il est baraqué. Il porte une moustache, des lunettes, et une casquette. Il n’a pas l’air de marcher droit. Il est triste, il a bu. Et il est déprimé.

Pendant l’embarquement je décide d’aller voir le chef pilote pour lui expliquer la situation. Puis je m’arrête. Je remonte dans l’avion et je mets ma coiffe de commandant de bord. A la place je fais quelque chose qui n’est pas dans le manuel : je vais dans la cabine et je m’approche du passager. Il est assis, sa tête est baissée, et il pleure. Il y a un Coca que l’hôtesse lui a déjà servi sur son plateau.

Je mets ma main sur son épaule. Il ouvre ses yeux et voit les 4 gallons sur chacune des miennes.

Je tends ma main : "Sir, my name is Dan, and I am the Captain of this flight. How’re you doing?"

Il sert ma main et place également son autre main sur notre poignée . Il a l’air touché. "Dan, it’s been a long, long 2 years..." ses yeux sont remplis de larmes et il est soulagé de me voir.

Listen...(je lui dit en remettant ma main sur son épaule)...make yourself comfortable. Take a nap if you want to. If there is anything we can do, please let us know. Just relax and enjoy the flight, okay ?

Thank you, thank you, Dan.

Tu vois, je ne sais pas ce que c’est que de perdre mon épouse. Mais je sais qu’après le 11 Septembre mes décisions sont devenues plus difficiles à prendre. Bien sur, je peux être ultra - conservatif, refuser sa présence a bord, et l’empêcher de rejoindre sa famille. Mais j’ai utilise mon "judgement", et je lui ai permis de rester parce qu’il n'était pas agressif, et parce qu’il le serait devenu si je lui avait demandé de quitter mon avion.

Ou alors, j’aurai pu choisir un autre boulot.

Un boulot où je peux m’asseoir à mon bureau et allumer l’ordinateur…