PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



La pression vraie

J’ai 28 ans et je suis passé instructeur pilote de ligne il y a un an. Je fais de l’instruction en avion, mais des fois, je pense aux autres instructeurs comme ceux qui font du simu par exemple. Leur situation est devenue un peu plus désirable - surtout après le 11 septembre.

On est au roulage sur le taxiway Zulu de l’aéroport de Washington-Dulles à 14h locales. Sur le taxiway Zulu vers la piste en service, la piste 30, il fait chaud, très chaud. Et ça c’est la réalité. La clim est à fond, mais avec un avion plein à craquer en cette veille du 4 juillet, il n’y a pas d’espoir.

Je jette un coup d’oeil sur l’indicateur marqué "cabin temperature" et l’aiguille ne veut pas bouger.

Il y a un Airbus arrêté de côté. Il est entouré de bagnoles à gyrophares et sa porte est ouverte. Un passager s'était levé lors du roulage et on est trop près de la capitale pour ne pas prendre ça au sérieux. Tout ça, tu ne peux pas l’avoir dans le simu.

Il y a quelques jours, on a évacué l’aéroport car il y avait une "security breach". Un homme était passé avec un couteau. L’aéroport complet devait repasser au détecteur de métal. Je venais juste de me poser et Washington-Dulles ressemblait à une ville fantôme.

Personne ne pouvait nous garer alors on s’est garé nous-même. En chemise blanche, galons et cravate on a sorti les valises, on a invité les passagers à sortir et on les a amenés à l’intérieur.

Et ça non plus, tu ne trouveras pas dans un simu.

Mon copi transpire. Il est en formation. Il a perdu son boulot de pilote à US Airways car quatre avions se sont écrasés le 11 septembre dernier. Il sait qu’il a beaucoup de chance d'être ici.

Il sait également qu’il y a encore 5000 pilotes qui cherchent du boulot. Il sait aussi qu'à ce niveau-là, je passerai plus de temps à l'évaluer qu'à le former, et que s’il n’est pas à la hauteur, on trouvera quelqu’un d’autre qui le sera.

Moi, je pense à l’hôtel dans lequel je serai dans quelques heures. Ce mois de juin a été assez chargé. Je n’ai pas arrêté de voler avec des copis et commandants de bord en formation, ce qui n’est pas facile. Je dois pouvoir voler aussi bien en place droite qu’en place gauche.

Je dois pouvoir faire mon boulot et le boulot de mon élève pendant que je suis distrait par ses erreurs sur un avion certifié pour deux pilotes et rempli de passagers.

Je dois faire ça par n’importe quelle météo, sur n’importe quelle destination.

Il y a quelques mois je me suis posé dans une tempête de neige dans un aéroport en Pennsylvanie. Hier, je suis allé à New York LaGuardia à l’heure de pointe. Tout ça, en ligne, avec des pilotes qui n'étaient pas qualifiés.

Alors je pense à l’hôtel et à la piscine. Et je me demande quelle température il fait dans le simu.

Pendant ces quelques jours que je passe avec un nouveau pilote, j’apprends à le connaître.

Je sais qu’il a 40 ans, 6000 heures de vol, qu’il a toujours voulu être pilote de ligne et que son père est en train de mourir du cancer. Tu apprends des trucs comme ça lorsque tu es au resto dans l’hôtel, ou en croisière à 25.000 pieds.

A la fin de la rotation, je me retrouverai assis en face de lui dans la salle d'équipage et je lui donnerai un débriefing.

Et je lui dirai s’il est okay ou pas. Il écoutera attentivement car il sait que de ne pas être signed off à la fin de ces 20 heures peut vouloir dire la fin du rêve. Et ça, c’est pas facile à dire.

Je l’ai dit encore il y a 15 jours à un Captain en formation. Et le lendemain il est allé voir son père - à l’hôpital.

Bien sûr je peux toujours fermer un oeil, avoir pitié de lui, prétendre qu’il est assez bon et le lâcher en ligne. Mais je ne l’ai pas fait, et je ne le ferai jamais.

Car là où je vis, rien n’est simulé.