PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Un Crash, Un Décès, Que Dire?

J’ai une passion dangereuse; et vous ne serez sûrement pas interessés à mon journal intime si j'étais pêcheur ou joueur de golf.

Je fais de l’avion. Il y a des accidents, il y a des morts. C’est un gars que tu connaissais, un pote d’aéro-club, peut être un collègue, ou même quelqu’un de plus proche si tu as moins de chance. Quoi qu’il en soit, et que tu le veuilles ou non, tu enterreras des pilotes et des passagers. La mort frappera un jour, et elle frappera plus prés que tu ne l’auras jamais voulu.

Que dire à une femme à qui on a enlevé son mari par un beau Dimanche après-midi ? Que dire à deux enfants, comme ceux que j’ai connus lorsque j’ai appris à voler, devenus subitement orphelins à cause d’un départ hâtif et d’une météo pourrie ? C’est facile d'être maladroit lorsque tu les revois à l’aéro-club. Facile d'être muet ou d'être trop bavard. Ou de garder les yeux baissés.

J’ai été formé par deux grandes compagnies aériennes aux Etats-Unis, United et Delta, en psychologie du "survivant" ce qui inclut les familles des victimes des accidents d’avion. On apprend des termes genre "survivor’s guilt", "acute phase of grief", "second assault", "post-traumatic stress." On regarde des interviews filmés de survivants, de mères de famille qui ont perdu leurs enfants, des gens qui ont échappé à la mort. On apprend tous les moindres détails de ce que c’est que de perdre quelqu’un, que de survivre un crash d’avion, que de vivre un crash d’avion. Et que de le revivre toutes les nuits.

Et on fait des jeux de rôle, des jeux de rôle, et des jeux de rôle. "Please have my heartfelt sympathy.", "I’m terribly sorry for this tragic accident.", "Yes, your son’s name is on the passenger list. No, there are no known survivor." A la fin du stage, on est fatigué non seulement physiquement mais surtout émotionellement. Et lorsque je suis rentré à la maison, j’ai embrassé ma fille, Marie, qui a 16 mois.

En cas de crash je suis donc un des volontaires que United et Delta peuvent appeler. On me donne une famille, sans doute une famille française s’il y avait un français à bord, et je frappe à leur porte, je me présente, et je leur explique ce qui s’est passé. Ils peuvent s’effondrer en pleurant ou bien ils peuvent nier et me dire que la personne en question a sûrement pris un autre vol. Qu’il doit sûrement y avoir une erreur. Que c’est sûrement le début d’un long cauchemar...

Et je leur porte assistance. Ils veulent aller sur les lieux du crash. Pas de problème, j’ai un badge qui permet full access. Ils veuillent recueillir des affaires à moitié brûlées qui ont été trouvées à côté d’un corps de ce que devait être leur jeune fille de 18 ans--c’est aussi moi qu’ils appellent. Ils veulent discuter, pleurer, ou m’insulter à trois heures du matin--ils ont mon numéro. Ca s’appelle l’Air Disaster Family Assistance Act, une loi parue aux Etats-Unis en 1996.

Oui, je me suis porté volontaire pour faire partie de cette Emergency Response Team. Je ne touche pas un rond pour le faire. Nous, pilotes de lignes, bénissons le ciel du boulot que nous avons, alors nous sommes très aptes à faire du volontariat. Ce que tu fais n’a pas d’importance, du moment que tu fais quelque chose. Tu peux être président d’aéro-club et créer des rêves, ou tu peux t’occuper d’une famille qui ne peut plus s’occuper d’elle-même à cause d’une décision mal prise.

Vous avez cette passion dangereuse et vous avez appris à voler. J’aimerais aujourd’hui vous aider à trouver les mots qui sont ô combien introuvables lorsque cette passion fut trop dangereuse pour un autre.

D’abord je vais commencer par les expressions à ne pas dire. Que vous le croyez ou non, les exemples suivants font plus de mal que de bien et NE CONSOLENT PAS:

"Tout le monde doit mourir un jour ou l’autre."
"Vous êtes jeunes. Vous pourrez avoir d’autres enfants."
"Vous avez beaucoup de chance d'être en vie."
"Je comprends ce que vous ressentez."
"Ca aurait pu être bien pire."
"Vous ne vous êtes pas encore remis ?"
"C'était la volonté de Dieu."
"Au moins vous avez pu passer pas mal de temps avec elle."
"Tu trouveras quelqu’un d’autre. Il y a plein de femmes."

Maintenant voici quelques EXPRESSIONS UTILES. La liste n’est bien sur pas exhaustive mais vous donnera une idée de ce qu’on peut dire.

"Ca doit être si terrible."
"Vous avez tout à fait le droit d'être en colère."
"Vous avez vécu quelque chose de très tragique. Est-ce qu’il y a quelque chose que je puisse faire pour vous aider?"
"Je suis désolé."
"Cela doit être très dur d’avoir de tels sentiments. Est-ce vous souhaitez être seul pour le moment?"
"J’aimerai tant changer ce qui est arrivé."
"S’il y a quelque chose que je puisse faire pour vous aider, s’il-vous plait appelez-moi."
"Ce qui est arrive est horrible. Je suis sincèrement désolé."

En bref, le but c’est de ne pas vouloir justifier la mort mais d’avoir de la compassion. Quelqu’un est mort et c’est terrible. Ce que tu dois faire c’est d’essayer de partager la peine et non de la rejeter. Bien sûr tu peux aussi garder les yeux baissés, partir, et choisir un autre club.

Dans ce cas-la, choisis un club de pêche ou de golf.