PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Circuit d'attente

Je viens de reprendre les vols après 10 jours de vacances. Que fait un pilote de ligne lorsqu’il a des vacances ? Il reste chez lui, et c’est un peu çà, le comble du pilote : Il peut voyager gratuitement mais lorsqu’il a congés, il ne veut voir ni chambre d’hôtel, ni aéroport.

Généralement aux Etats-Unis, tu n’as que 2 semaines de vacances par an. Après avoir travaillé 5 ans avec la même compagnie, j’ai enfin décroché 3 semaines par an. Et certaines compagnies ne te payent pas pendant les vacances…

Mon dernier jour de vol avant mes vacances, je faisais une arrivée sur Akron, un aéroport dans l’Ohio. Il faisait assez beau et l’avion était plein ce jour-là, donc nous transportons un minimum de carburant (ca coûte cher de transporter du carbu qu’on n’utilise pas). Mais à environ 60 nautiques de notre destination, le Centre de Contrôle nous informe que l’aéroport d’Akron venait de fermer à cause d’un crash d’avion sur l’une des pistes.

Mon premier réflexe est de ralentir l’avion. Je ramène donc les deux manettes des gaz sur "Flight Idle." C’est inutile de consommer 1.5 tonnes de carbu par heure pour voler à 300 noeuds (à peu près 550 km/h) vers un aéroport ferme. On volera à 210 noeuds.

On est à 16.000 pieds et le Centre de Contrôle nous donne des instructions pour un circuit d’attente. C’est souvent un point en l’air, une radiale qui part de ce point, une direction, et une distance. Il ne faut pas se planter lorsque tu fais la navigation, car t’es pas seul dans le ciel.

Il nous donne une altitude de 10.000 pieds pour notre circuit d’attente, mais je demande à rester à 16.000. L’air est plus rare en haut, donc je consommerai moins d’essence, donc je pourrai attendre plus longtemps avant de devoir me dégager.

Puis, je dois commencer à planifier au cas où l’aéroport ne ré-ouvre pas dans les délais. En bagnole, lorsque tu es à court d’essence tu te gares sur le côté de la route. Et tu sors ton téléphone portable.

Lorsque tu pilotes un biréacteur, tu dois avoir assez d’essence pour aller quelque part pour te poser. Et pas n’importe où. La météo sur ton terrain de dégagement doit être favorable, ce qui était le cas dans la plupart du Midwest cet après-midi malgré certains orages isolés.

Par contre, il nous faut un aéroport où notre compagnie a du personnel qui peut nous garer, refueler, et s’occuper des passagers. Et çà, il n’y en a pas beaucoup dans l’Ohio.

Cleveland est à 30 nautiques, et mon copi et moi décidons que c’est notre meilleure option. Bien que j’ai des ordinateurs de bord pour faire les calculs de distance et conso, j’appelle mes opérations pour leur informer de la situation et pour confirmer le "burn" ou l’essence requis pour se dégager sur Cleveland. Si les vent sont forts en altitude, on ne pourra pas attendre ici pendant très longtemps.

Donc, si tu es à 30 nautiques de Cleveland, que tu voles à 210 noeuds, que tu consommes 2250 livres de carbu par heure, qu’il te reste 2800 livres dans les réservoirs, et que tu ne veux pas te poser avec moins de 2200 livres (marge de sécurité requise par la réglementation aérienne du transport public). Combien de minutes peux-tu attendre à faire des ronds dans le ciel avant de te dégager sur Cleveland ? Si tu mets plus de 10 minutes à résoudre ce probléme, c’est 9 de trop…

"Center, we need to divert to Cleveland at this time."
"Roger," me répond le Centre de Control, "you are cleared direct Cleveland, maintain one-six-thousand."

Maintenant il faut que je prépare la nav pour Cleveland, que je prévienne les opérations, les passagers (avec my sincere apologies), que je consulte la météo de Cleveland, prépare l’arrivée pour la piste en service.

Mais après 5 minutes de vol, le Centre nous rappelle et nous informe qu’Akron vient de ré-ouvrir. "Would like to continue to Cleveland or go to Akron?"

Ca c’est la question du jour. Et je dois être sûr que mon carbu me permet de revenir sur Akron. Je lui réponds "Stand-by" pour pouvoir faire les calculs sachant que plus je perds du temps moins j’ai de chance de revenir.

On n’accepte Akron, bien que ca va être juste.

On s’y pose sans problème et surtout sans retard. Sur la piste à côté, le spectacle nous coupe le souffle. On peut y voir un avion de tourisme bimoteur, sur le dos, en train d'être arrosé par les pompiers de l’aéroport. L’avion est complètement détruit.

Je ne connais toujours pas la raison de l’accident. Et d’ailleurs je n’ai pas voulu y penser pendant mes vacances; mes premières vacances cette année, et les dernières jusqu'à Noël…