PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Risky business

Pour passer sur jet, je devais être basé à Chicago. J’ai donc vendu ma maison à Washington DC et j’en ai achetée une ici. J’ai emménagé il y a juste un mois. J’aime le Midwest, les gens sont super sympa. La météo est encore bonne et les contrôleurs aériens sont fabuleux !

Maintenant ma compagnie vient d’annoncer qu’elle va fermer cette base et n’opérer que de DC.

Aïe.

Voici la raison : Ma compagnie, qui est un feeder pour United, est une compagnie régionale. Je déteste l’appellation "regionale" car on vole en fait de Chicago au Texas, Colorado, ou même Montréal. On vole sur un jet a 50 places qui peut voler à une vitesse de Mach 0.80, bref à 80% de la vitesse du son. On a plus d’une centaine de jets, et on a des centaines de vols par jour.

Ma compagnie, hier à 5 h. du mat', a annoncé qu’elle va arrêter sa relation avec United. Et elle va commencer sa propre compagnie aérienne indépendante, une "low-fare airline" comme c’est le seul model de business qui marche dans cette industrie.

C’est évidemment très risqué. C’est un pays ultra-competitif et beaucoup se "cassent la gueule". Comme on sera basé à Washington-Dulles, notre plus grande concurrence sera United. Hier on était leur partenaire. Aujourd’hui leur ennemi. Ce pays m'étonnera toujours.

On va changer notre nom, et les uniformes, la peinture des avions. On va envoyer une campagne agressive de marketing. On va faire ce que les Américains font de mieux : se vendre.

J’ai peur. J’ai peur de perdre mon boulot. J’ai peur que l’on soit devenu trop arrogant. J’ai peur de United qui va tout faire pour nous mettre en faillite.

Comme il y a plus de 5000 pilotes au chômage, je sais que si je perds mon boulot, je suis foutu. Je pilote depuis l'âge de 16 ans. Et piloter c’est la seule chose que je sais faire. J’ai plus de 4500 heures de vol dans les espaces aériens les plus complexes du monde. Je sais poser un avion dans le brouillard, le décoller dans des rafales en vent, mais aujourd’hui je suis nerveux.

Je suis aussi nerveux que le jour où j’ai quitté la France, à l'âge de 20 ans. Oui, je prenais un risque énorme mais j’avais tout à gagner. Maintenant j’ai 29 ans et une famille, et j’ai beaucoup à perdre.

C’est un pays dynamique et plein d’opportunités. C’est un pays qui va vite, très vite, et le confort social d’un pays me manque aujourd’hui. Un jour la France était trop petite pour mes rêves. Aujourd’hui elle commence à m’aller un peu comme une chaussure en cuir qui s'étend avec l'âge.

Mais si la chance nous sourit, et si notre campagne publicitaire marche bien, et si la météo n’est pas trop mauvaise, et s’il n’y a pas d’attaques terroristes, de guerres, ou de crashs, alors je serais toujours pilote.