PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



La repos du guerrier

Le problème lorsque tu es pilote de ligne, c’est que tu es toujours basé dans une grande ville. Généralement tu voles depuis un grand aéroport international tel que Washington, New York, Boston, Chicago, Denver, ou San Franciso. Ces villes sont évidemment très chères, et si tu veux vivre dans un endroit "safe" et "affordable," il faut que tu vives loin des aéroports, bref loin de ton bureau.

A l'échelle américaine, ça veut dire que j’habite à 45 miles de l’aéroport, soit à peu près à une heure de route dans la banlieue infinie de Chicago. Quand c’est pas l’heure de pointe.

Bien sûr, une fois arrivé à l’aéroport, je ne me gare pas au parking passagers, mais au parking réservé pour les employés. Il est souvent à l’intérieur de l’aéroport hors de vue des terminaux.

J’arrête ma voiture juste avant la barrière, et je montre mon badge au policier. On échange des "Good morning", je pense qu’il fait un effort d'être poli car il a vu mon uniforme de pilote. Il passe mon badge dans un ordinateur qui peut lui dire instantanément si j’ai été viré ou si je n’ai plus droit à l’accès à la zone "secure" de l’aéroport. L’accès à l’aéroport est aussi bien gardé que Fort Knox surtout après le 11 Septembre. Il y a des voitures de police garées partout.

La barrière s’ouvre, le policier me rend mon badge, et je mets ma bagnole automatique sur "Drive". Après une cinquantaine de mètres sur ma gauche, je passe les hangars United où quotidiennement on voit 4 ou 5 Boeing 747 garés. Un avion dans une compagnie aérienne qui est garé est un avion qui perd de l’argent. Quatre Jumbo Jets garés chaque jour, c’est un signe d’une situation économique difficile.

Plus loin, je vois également un signe pour la compagnie aérienne "Ozark", qui, elle, a rendu l'âme il n’y a pas trop longtemps. Puis sur ma route, je traverse un des taxiways de l’aéroport. Je dois faire gaffe à ne pas couper la route d’un avion et à ne pas me payer son jetblast. J’atteinds enfin le parking réservé pour ma compagnie, et après avoir trouvé une place, j’attends le bus.

Comme l’aéroport est immense, le bus mets de 15 à 20 minutes pour arriver. Quand tu es au centre d’un des aéroports les plus fréquentés du monde, le spectacle est à couper du souffle. Des avions se posent et décollent toutes les 30 secondes sur 3 ou 4 pistes en même temps.

Le bus m’amène au terminal. Je prends un ascenseur et j’accède à la salle d'équipage. J’entre un code dans un ordinateur, et voilà, je suis officiellement en service.

Mon service peut durer 15 heures, ce qui fait une longue journée. Ca veut dire que tu peux commencer à 6h00 du matin et finir à 21h00. Et lorsque tu pilotes un jet, ca fait très long (tu ne peux que faire 8 heures de vol dans la journée, mais être en service pendant 15 heures).

La compagnie, selon la réglementation aérienne du transport public, n’est seulement obligée à me donner 8 heures de repos. Ca veut dire que je devrais me repointer le lendemain à 5 heures du matin !

Soit disant, notre repos commence seulement un quart d’heure après avoir garé l’avion au jetway. C’est une vieille règle mise en place par la FAA pour permettre aux pilotes de sortir leurs affaires de l’avion et d’aller au parking de voitures.

Cependant les aéroports n’ont pas cessés de s’accroître depuis les 10 dernières années, et maintenant je mets à peu près 45 minutes pour accéder au parking. Puis, j’ai une heure de route devant moi. Donc je ne serai pas chez moi jusqu'à 22h45.

Et si je dois être de retour à 5h00 du matin, je dois également compter une heure de route plus 30 à 45 minutes pour la navette, et la marche à travers le terminal vers la salle d'équipage. Départ donc de chez moi à 3h15. Ouch.

Pourquoi est-ce que la réglementation aérienne américaine ne nous donne si peu d’heures de repos sachant que les aéroports sont devenus si immenses, et que ça prend 45 minutes pour aller de l’avion à la voiture ?

Réponse : Parce qu’il n’y a pas d’accidents d’avions liés à la fatigue. Bien que la fatigue soit plus dangereuse que l’alcool en matière de pilotage ou de conduite, une autopsie d’un pilote ne pourra jamais révéler qu’il est mort fatigué. La boite noire, elle, ne révélera seulement que le pilote a fait des erreurs impardonnables, qu’il était un sale con, et que l’accident est de sa faute.

Je ne fais pas le trajet vers l’aéroport tous les jours car je fais des rotations de 2 jours ce mois-ci. Je ne vais qu’au travail deux fois par semaine car je travaille 4 jours, puis j’ai 3 jours de congé.

Mais des fois, on est appelé a faire des rotations d’une seule journée, comme c’est le cas pour moi demain. Je commencerai à 9h00 du matin et je finirai à 21h30 avec un aller-retour sur Montréal. Je devrai sûrement me lever à 6h00 du matin ce jour-là, et je ne serai pas chez moi avant 23h00. Et ça c’est au meilleur des cas, si la météo est bonne.


J'écris ce Post Scriptum deux jours après ce message. Sur la route vers l’aéroport ce matin, j’ai écouté les infos à la radio. Des orages étaient prévus pour toute la journée.

Je n’ai pas bien dormi la nuit dernière et d’ailleurs toute la semaine. Je me suis posé la question suivante : "Est-ce je peux poser un jet à 150 kts (270 km/h) sur le 2e aéroport le plus fréquenté du monde, 30 secondes après un avion qui vient de se poser et 30 secondes avant le prochain, lorsqu’il y a des orages, des vents en rafale, et le faire en toute sécurité ?"

La réponse était : "Je ne suis pas sûr à 100%."

Alors j’ai fait demi-tour, je me suis arrêté à une station d’essence, j’ai appelé ma compagnie, et je me suis porté malade. C’est une décision difficile à prendre car si je me porte malade 7 fois dans l’année, je peux perdre mon boulot.

Et l’Hiver à Chicago est terrible…