PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Oklahoma!

Il est 5h56, heure locale lorsqu’on est prêt à repousser de la passerelle numéro 3 de l’aéroport international de Oklahoma City. Il fait encore nuit, nos visages dans le cockpit sont à peine éclairés par la lumière des écrans.

Je relâche le frein de parking. "Breaks are off, you’re cleared to push," j’annnonce au pistard. Et je suis fier de notre heure de départ, 10 minutes en avance. Pas mauvais pour un Frenchie.

"Roger that, you cleared to start number one." me répond-t-il. Puis je sens mon jet reculer, une sensation à laquelle je ne m’habituerai jamais.

Je me tourne vers mon copi, il a déjà son casque télex sur les oreilles. "Go ahead and start number one, please." Mon copi, un américain bronzé aux yeux bleus, est un rare spécimen pour quelqu’un né au Porto Rico. Pedro donc, commence la procédure de démarrage du moteur gauche.

Ce matin, on va démarrer les deux moteurs avant le roulage comme c’est le premier vol du jour, procédure standard dans notre compagnie. On veut être certain que les deux moteurs puissent démarrer sans problème.

En général, on ne roule qu’avec un seul moteur allumé, et on fait la mise en marche du second quelques minutes avant de décoller afin d'économiser du pétrole. Deux réacteurs, même à bas régime, consomment beaucoup d’essence et le roulage peut durer des dizaines, des fois même des vingtaines de minutes.

"Engine number one stable." Pedro m’annonce avec son léger accent porto-ricain.

"Thanks, go ahead and start number two." Je lui lance après avoir ajusté mon siège. Je finis par boucler ma ceinture. Un dernier réglage de l’intensité des écrans devant moi, le Primary Flight Display, Multi-function Flight Display, et du FMS. Un dernier coup d’oeil à la carte d’aéroport intitulée KOKC, Oklahoma City International Airport.

L’avion s’arrête. L’intercom de mon pistard se rallume et je peux entendre le vent dans son micro. "Set brakes."

Je tire sur le frein de parking. Le message PARKING BRAKE ON apparaît invariablement sur un des mes écrans. Je clique sur le bouton de mon intercom et lui répond "Brakes set." Le ciel est clair bien que noir.

Je repense à l’hôtel dans lequel on vient de passer la nuit. C'était, soi-disant, le plus grand hôtel de l’Oklahoma. Je m'étais allongé au bord d’une des trois piscines extérieures pendant quelques heures avant notre dîner. Mon hôtesse s'était allongée à côté de moi. On a même nagé un peu, on a beaucoup parlé, on a lu. J’ai un bronzage d’enfer, ce qui va sûrement plaire à mon épouse.

Le maillot 2 pièces de Missy, l’hôtesse, était aussi impressionnant. Le genre de truc que tu n’oublies pas même en pleine procédure de démarrage.

Dommage que Pedro roupillait dans sa chambre, il aurait sûrement apprécié la vue.

On était pas seul. Il y avait également beaucoup de jeunes filles au bord de la piscine. Une d’elles ne portait qu’un slip au lieu du maillot de bain standard. Mon hôtesse l’a remarquée avant moi et me l’a dit, discrètement. J’ai levé la tête de mon bouquin et me suis rappelé ô combien j’avais le plus beau métier du monde.

Il faisait 32 degrés au bord de la piscine. Plus frais que les 37 degrés qu’on a eu à Austin, Texas le jour d’avant. Je me suis même acheté un chapeau de cowboy, un Stetson.

Un magasin country-western est difficile à trouver là où je vis, dans la banlieue de Chicago. Donc quand j’ai vu le Stetson pour 39 $ dans ce magasin, juste à 5 minutes de l’hôtel, je n’ai pas hésité.

Bien sûr, en ce moment le chapeau n’est pas dans la soute. Il est avec moi, dans le cockpit, dans un sachet plastic, délicatement positionné sur ma sacoche de vol…

"Engine number 2, stable." m’annonce Pedro.

Le pistard a fini de déconnecter la barre en métal qui relie le camion à notre jet, et il demande l’autorisation de déconnecter son casque.

"Thanks for the push, you are cleared to disconnect. Have a good one."

Le pistard me répond avec un salut, à la Top Gun; je sais qu’il ne peut voir grand chose dans notre cockpit mais je lui rends tout de même le salut, en le regardant droit dans les yeux.

J’appelle la checklist après démarrage, et Pedro l'égrenne.

On appelle Oklahoma Ground pour l’autorisation au roulage. Je dessers le frein de parc, j’appuie sur le bouton "TAXI LIGHT". En avant.

La nuit, tu vois l’aéroport en pointillés. Tu ne vois pas les surfaces mais juste les contours. Les pistes et les taxiways sont délimités par des lumières. Un champ de lumières bleues s'étend devant moi. Les aéroports internationaux comme Oklahoma City ont plusieurs taxiways qui se croisent et je dois faire gaffe à ne pas tourner sur les parties non-protégées.

Les lumières blanches sont pour les pistes de décollage et d’atterrissage. Certains taxiways ont même des lumières vertes pour indiquer le milieu. Les bouts de pistes ont des lumières vertes et rouges selon le sens utilisé.

6h06 locales. Alignement piste 17 droite. "You are cleared for takeoff, fly runway heading." Les mots du contrôleur à la tour, déchirent le silence dans mon casque.

On avance les manettes de poussées. L’avion commence son accélération lentement quand à 50 kts, on reçoit le message "FLIGHT SPOILER DEPLOY" en jaune sur un des Multi-function displays. Nos freins aériens viennent juste de sortir ce qui n’est pas bon au décollage. On ne peut pas continuer.

"Tower, we are aborting the takeoff."

"Roger, do you need any assistance?"

"Negative. Just a place to run some checklists and call our maintenance department."

"Make a left here and let me know when you are ready."

"Roger."

Je mets la main sur le levier des flight spoilers, le levier n'était pas rentré à 100%. Ca veut dire que j’avais oublié de remettre les freins sur 0 lors de la pré-vol au parking. On teste les freins aériens avant le premier vol du jour. Les ordinateurs de bord ne m’avaient donné aucune indication qu’ils étaient sortis jusqu’au moment du décollage. Il y avait un "conflit" de paramètres, de configuration, et l’ordi a percuté.

C'était une erreur de ma part, c’est clair. Je sais que le Chef Pilote voudra des explications. Je sais que je devrai aller le voir en personne, et lui expliquer ce qui s’est passé. Il va ensuite me demander d'écrire un rapport. Il n’y aura aucune conséquence sur ma carrière à moins, bien sûr, que je fasse d’autres erreurs. Mais ma première erreur, ce matin, fut de penser à ces belles filles de la piscine…