PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



La vie de famille d'un pilote

Mon premier instructeur pilote, un célibataire de 38 ans, m’a confié un jour que, lorsqu’un pilote rentre chez lui, son chien aboie, sa femme le trompe, et ses enfants ne le reconnaissent plus.

Il faut croire que je n’ai pas écouté son conseil. Je me suis marié à l'âge de 21 ans, juste 3 semaines après avoir rencontré mon épouse pour la première fois. Et dans deux semaines nous allons fêter notre 8e anniversaire.

Si ce n’est pas facile pour un pilote de rester marié, l'être aux États-Unis l’est encore moins. Le taux de divorce flottant dans les 60%, un couple qui se marie aujourd’hui a plus de chance de divorcer que de rester ensemble. Pilote de ligne est la 2e profession qui divorce le plus, après le personnel militaire. On a même un acronyme pour ça : AIDS ou Aviation Induced Divorce Syndrome.

(Il y a deux jours, un copain à moi, Mike, qui est un jeune commandant de bord basé à Cincinnati, est venu me rendre visite avec sa famille. C'était l’occasion pour les épouses de discuter, et j’ai appris que Mike, selon sa femme qui l’avait surpris, avait appelé une hôtesse pratiquement tous les soirs pendant toute une semaine. Sacré joueur !!!)

Après avoir été pilote de ligne pendant 5 ans, j’ai constaté qu’un pilote, c’est un sacré specimen. Même si je me suis disputé avec ma femme quelques heures auparavant, je peux piloter un avion en toute sécurité car je sais laisser mes émotions hors du cockpit.

D’ailleurs on ne parle même pas de nos épouses "au bureau". Nous savons que nos conversations sont constamment enregistrées par la boîte noire. Elles seront peut être la dernière chose que nos familles entendront de notre vol. De plus, comme la plupart des pilotes, j’ai de l’arrogance et une certaine fierté. Je n’avouerai pas à un coéquipier si j’ai des problèmes à la maison.

Ma femme est une copine plutôt qu’une épouse. Je ne rentre pas chez moi tous les soirs après une longue journée au boulot. Ce n’est pas dîner, tv, dodo, comme les gens qui ont une vie normale. Je rentre chez moi après 3 ou 4 jours passés entre 30.000 pieds et l’hôtel.

Puis j’ai 3 jours de congés où je passe 24 heures sur 24 avec ma femme. On sort, on parle, on rit, on s’aime. On se comporte de notre mieux, un peu comme quand tu sors avec une fille car tu sais que c’est éphémère. J’aime ce style de vie et je ne le changerai pas.

Bien sur cela ne nous empêche pas de nous disputer. C’est dur quand je dois repartir en rotation et que je ne me suis toujours pas réconcilié. J’essaie de ne pas y penser lorsque je m’assois dans le cockpit et je fais la visite pré vol.

C’est incroyable comme j’ai la capacité de bloquer mes problèmes, et je peux me concentrer sur mon boulot. Le plan de vol, la météo, les ordinateurs de bord, les systèmes de l’avion, électriques, hydrauliques, les moteurs à réaction, le centre de contrôle, les procédures de départ, les notams à l’arrivée.

Puis à l’hôtel, elle me manque. Je rejoue la scène dans ma tête et soudainement je comprends. Tout ce qu’il me fallait c’est un peu de temps, d’espace, et d’amour. Je crois qu’elle fait pareil et quand je rentre on n’est prêt à se réconcilier.

Nous avons deux enfants, et oui, ils me reconnaissent quand je rentre.

Je suis un bon père, je crois, même très bon. Je crois que tous les pilotes le sont. Lorsque tu apprends à piloter jeune, une partie de toi-même grandi très vite à cause de la responsabilité requise. Mais lorsque tu passes la plupart de tes journées à 30.000 pieds d’altitude à naviguer dans les cieux, à voir les nuages d’en haut, et à voir le soleil quand il se lève ou quand il se couche, une autre moitié ne grandira jamais.

Je comprends les enfants car il y a 90 cm de mon corps qui a encore 8 ans.