PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Généalogie

Je suis encore en train d’ajuster ma ceinture lorsque le pistard en bas m’annonce qu’il est prêt. Je tourne ma tête vers le copi et lui dis : "Go ahead and call for push." Il acquiesce comme s’il était sur le point de le faire. On est à la porte F12D de l’aéroport de Chicago. Destination Albany dans l'État de New York où un vent de 40 noeuds en rafale nous attend. Je relâche les freins.

Daniel Riewe était un paysan allemand né en 1798. Debout sur sa charrue, il regardait le champ qu’il s’apprêtait à labourer. Né dans le petit village de Kaiserswalde en Prusse Occidentale, il avait grandit dans cette ferme qu’il connaissait par coeur. Il vivra et mourra à Kaiserswalde, tout comme son père avant lui, et comme son fils. Les nuages s’assombrirent devant ses yeux. L’orage arrivait à grands pas et il était temps de rentrer le bétail.

Mon jet se met à reculer et je règle mon siège. Mon copi derrière ses petites lunettes rondes commence la procédure de démarrage du moteur droit. Chaque moteur vaut la modique somme de 2 millions de dollars. La séquence de démarrage est très complexe et est heureusement contrôlée par un ordinateur. Le copi garde sa main sur la manette, prêt à couper la séquence s’il y a un bug dans le système.

En tant que Commandant de Bord, je suis évidemment responsable des 2x2 millions de dollars qui sont en train d’atteindre une température de plus de 1000 degrés sous mes yeux. La séquence ne dure que 60 secondes, mais le mélange d’air et de kérosène doit être parfait avant sa mise à feu.

Son fils, Karl-August, est né lorsque Daniel avait 33 ans, et il apprit les rudiments du métier dès son plus jeune âge. Avoir une ferme, c'était une affaire de famille, et personne n'était épargné. D’ailleurs, c'était une raison pour laquelle les familles étaient plus grandes que celles d’aujourd’hui. Avoir des enfants voulait dire avoir de la main-d’oeuvre.

Et parce que les familles travaillaient ensemble, elles étaient plus soudées que celles d’aujourd’hui, qui souvent se séparent à 8h00 le matin pour se réunir le soir devant la télé.

J’annonce au pistard qu’il peut déconnecter. Puis, je pousse mon pied pour mettre du palonnier à droite. Je peux voir sur un de mes écrans que la gouverne de direction dessinée par un triangle vert part effectivement à droite. La même chose à gauche.

J’arme le contrôle de la roulette de nez électroniquement en appuyant sur un bouton; ce qui me permettra de diriger l’avion au sol. Mon copi finit la checklist après démarrage. Moi, je regarde le ciel. L’orage arrive à grands pas.

Otto Riewe, fils de Karl August, et futur héritier de la ferme, vient de naître dans le village de Kaiserswalde. On est en 1870. Il épousera Emma Meyer, également originaire de Kaiserswalde, qui naîtra 6 ans après lui.

On passe sur la fréquence sol pour notre roulage. Le contrôleur, qui doit sûrement prendre des drogues incroyables pour survivre le stress de son boulot, appelle chaque avion et lui donne ses instructions.

La fréquence est tellement saturée que les pilotes restent muets. Tu n’entends que le contrôleur. Son micro ouvert, il déballe chaque instruction les unes après les autres. Les avions bougent en silence devant toi, la seule preuve qu’elles ont été bien reçues.

"American-sixsixtwo--twotwoleft, bravo--delta-United-eightfiveone--nineleft, alpha--alpha bridge--tango--hotel--sierra--short of onefourleft, United threetwotwo --make a left now--take alpha three short of tango, Alitalia where-are you going ?--I told you to double back on mike, Eagle fourfivenine--switch to tower onetwentysixnine--goodday, United..."

Les avions passent dans tous les sens devant nous, et on attend docilement que le contrôleur appelle notre indicatif. Les avions qui viennent de se poser, et qui sont au roulage pour le parking, sont sur une autre fréquence sol. Ca fout encore plus le "bordel" car les deux contrôleurs n’ont pas le temps de communiquer entre eux.

Je m’impatiente. Il commence à pleuvoir sur le terrain. Le grain arrive et il n’y a pas une minute a perdre.

Gerhardt Riewe, fils d’Otto et d’Emma, est né à Kaiserswalde. On est au début du 20e siècle. Être un fermier en Allemagne pendant la récession était plus qu’un métier. C'était la seule manière de survivre. Quand la pluie coopérait et que la récolte était bonne, elle était bonne pour tous les fermiers, et donc le marché, suralimenté, poussait les prix vers le bas. Et quand la pluie ne coopérait pas et que la récolte était mauvaise, les prix augmentaient. Mais les fermiers n’avaient pratiquement rien a vendre.

Quoi qu’il en soit, ils survivaient grâce à leur propre récolte et non grâce à ce qu’ils pouvaient vendre. Et leur survie dépendait en grande majorité des caprices du temps.

On se met finalement à rouler pour la piste 32 Left après une clairance reçue et débitée à 100 km à l’heure. Le CRJ, un avion de 20 millions de dollars, est équipé d’un radar météo. Mon copi le teste rapidement.

L’orage est là. Les vents commencent à tourner et les choses s’empirent à Chicago.

Après un long roulage, je peux compter une dizaine d’avions devant nous. Je serres le frein de parc, et je décroche le micro pour parler aux passagers.

"Folks, Captain speaking..."

"Looks like rush hour traffic here in Chicago, I can count at least 10 aircraft ahead of us… Please keep your seatbelt securely fastened… We should be airborne shortly. Thanks again for your patience..."

Je parle lentement, un peu comme si j’improvisais, et comme si c'était la première fois que je faisais une telle annonce. Celà fait 6 mois que je suis basé à Chicago, et je fais de tels PA (public address) malheureusement trop souvent. Je leur épargne les détails de la météo, l’orage ici, les vents en rafale à destination.

Les Riewe n’avaient pas peur de travailler dur, et, depuis des générations, ils avaient appris à embrasser le pessimisme que lorsqu’ils parlaient du temps et de la récolte. S’il y avait du soleil, ils craignaient la sécheresse. Et s’il pleuvait, ils craignaient les inondations. La guerre arrivait et il y avait une rumeur que tout le monde serait appelé à porter l’uniforme, même les paysans. Gerhardt et Erna Riewe ont réussi à avoir un troisième enfants juste 8 mois avant qu’il ne fut porté disparu sur le front russe.

Elle s’appelle Heidrun Riewe, née en 1944 à Kaiserswalde. Et avec son frère et sa soeur, sa mère, s’occupa diligemment de la ferme.

Lorsque je m’aligne sur la piste 32L, je sens l’avion secouer. Les vents se lèvent et dans 30 secondes je serai projeté dans le ciel sombre du Midwest américain. Je règle le tilt du radar vers le haut pendant que mon copi finit la checklist avant décollage.

"Ignitors will be on," je décide.

Les ignitors sont des espèces de grosses bougies qui rallumeront mes moteurs en cas d’extinction en vol. Procédure normale lorsqu’il y a des vents en rafales et des orages.

L’orage se dessine sur mes écrans radar avec ses couleurs vertes, jaunes et rouges. Mais le rouge peut être simplement des bâtiments devant nous, le centre ville de Chicago n'étant pas loin. On ne le saura qu’une fois en l’air.

"Blueridge two-five-two, clear for takeoff three-two left."

Je suis le fils de Heidrun. De la longue ligne de Riewe, je fais partie de la première génération qui ne soit pas née à Kaiserswalde et qui n’ait pas connu la vie rurale.

Mais tout comme Daniel Riewe qui regardait le ciel de sa charrue au début du 19e siècle, je le regarde de la piste 32L de Chicago O’Hare depuis mon avion de 20 millions de dollars.

Et bien que mon métier soit bien différent, j’ai le sang de la famille Riewe. Depuis des générations entières et des centaines d’années, nous les Riewe, avons appris à lire le ciel, et nous le lisons avec une certaine dose d’inquiétude. Après tout, que nous sommes à Kaiserswalde ou à Chicago, notre vie en dépend.