PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Good night

Je reviens juste du bar, et je suis dans ma chambre d’hôtel. Je ne bois d’habitude jamais mais j’avais promis de prendre une bière avec mon équipage. J’en ai pris une, mon copi trois. Entre deux discussions, j’ai appris que la femme derrière le bar était une enseignante. Elle était à l'école ce matin, et elle servait à boire le soir. Ce n’est plus rare de rencontrer des gens qui ont plusieurs professions. C’est la conjoncture actuelle qui le veut. Je connais même un pilote de ligne qui conduit des limousines le week-end pour se faire de l’argent de poche.

Il fait -20 degrés Celsius ce soir à Syracuse, qu’on surnomme affectueusement 'Sybericuse' entre pilotes. La semaine a été chargée et donc la bière fut méritée. Mon hôtesse, qui était assise à côté de moi au bar, est une remplaçante, la mienne s'étant fait virée il y a trois jours.

Il y a juste une semaine je volais avec elle, et elle m’a dit qu’elle venait d'être mise sur une liste d’hôtesses qui allaient se faire renvoyer. Pour la description, Sarah a juste 25 ans, elle est rouquine et a un beau sourire. Les passagers l’adorent. Mais sous ce sourire d’ange, elle aime faire la fête. Elle aime écouter de la musique Punk, elle a quelques tatouages qui sont bien placés et des piercings qui le sont encore mieux (dont un à travers la langue qu’elle retire soigneusement avant un vol). Une fois à bord, par contre, c’est une vraie pro.

Ce n’est pas à cause de ses tatouages ou de ses piercings discrets qu’elle s’est fait renvoyer, mais plutôt parce qu’elle était absente trois fois dans une période d’un an--un crime terrible dans une compagnie aérienne. Lorsqu’un membre d'équipage est absent, un remplaçant doit être trouvé à la dernière minute ou le vol est annulé. Et ça crée la pagaille parmi les crew schedulers de la compagnie. La règle pour les hôtesses c’est trois 'no shows', et elles sont virées. (Tu peux te porter malade si tu préviens la compagnie 3 heures avant ton vol.)

Je volais avec Sarah la semaine dernière lorsqu’elle m’a parlé de sa convocation pour un entretien avec son supervisor. Elle a appelé son syndicat, le syndicat des hôtesses de l’air, qui lui a confirmé qu’elle allait sûrement se retrouver à la porte… dès la fin de l’entretien.

Notre compagnie a besoin de réduire ses effectifs, et c’est malheureusement ainsi qu’ils s’y prennent. La moindre erreur et tu viens de leur donner la raison pour ton renvoi.

Ils pourraient simplement licencier les employés pour des raisons économiques au lieu de licencier pour une faute trouvée. Mais ça, ça se saurait parmi les actionnaires, et on préfère licencier discrètement pour ne pas alarmer les investisseurs.

Et comme se faire virer a des conséquences faramineuses sur la suite de ta carrière dans un pays aussi compétitif que celui-ci, j’avais conseillé à Sarah de démissionner avant le jour de sa convocation. Il est toujours mieux de démissionner que de se faire renvoyer. C’est bien plus facile à expliquer aux futurs entretiens.

Sarah croyait qu’elle pouvait convaincre le "inflight supervisor" de ne pas la renvoyer, et elle espérait que ses excuses lui feront changer d’avis. C'était un pari à prendre, mais quel risque !

Lorsque je me suis trouvé dans la salle d'équipage deux heures après son rendez-vous, elle n'était plus là. On m’a donc donné une remplaçante il y a juste trois jours…

Je dois aller me coucher maintenant car je dois me lever à 4h00 demain matin. L’Etat de New York, où je suis en ce moment, ayant une heure de décalage, ce sera 3h00 du matin pour moi ! Lorsqu’il fait -20°C dehors et que le sol est couvert de neige, on ne se marre pas pendant la prévol.

Ce sera un retour sur Chicago où il y a des tempés plus raisonnables, mais où il n’a pas cessé de neiger. (By the way, Chicago vient d'être nommé l’aéroport avec le plus de retards au monde.) Ce sera peut être une longue journée, comme le style de journées que j’ai eues la semaine dernière : 35 heures de service en trois jours. Sacrée semaine de 35 heures, je te raconte pas.

En plus de l’appel-réveil de l’hôtel demain matin à 4:00 AM locales, je vais mettre 2 alarmes supplémentaires--ma montre et l’horloge-radio de la chambre. Voler dans le Nord des Etats-Unis pendant l’Hiver c’est peut être pas facile, mais garder son boulot dans une compagnie aérienne aujourd’hui, l’est encore moins.