PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



L'Hiver à Chicago

Je viens d’apprendre que notre compagnie va abolir le port de la casquette. Notre uniforme bleu a ses origines dans le transport maritime, et donc les pilotes portent une casquette style commandant marin.

De plus en plus de compagnies abolissent son port parce que, soit disant, ça fait vieux jeu, et parce que les compagnies essayent de se réinventer dans une économie aussi patineuse que le parking de l’aéroport ce matin. JetBlue est la première compagnie sans casquette. Southwest vient de l’abolir. Continental ne l’oblige plus si tu es basé à Houston. American Airlines est en train de décider. Outre Atlantique, le port de la casquette à Air France n’est pas obligatoire bien qu’il fasse partie de l’uniforme.

Ca me rappelle ce matin, à 6h30, lorsque je garais ma voiture sur le parking. Je tirais mes sacs derrière moi dans la neige. Il faisait une nuit d’encre. Et avec le vent, il faisait moins 20 degrés Fahrenheit (-29 degrés Celsius) selon le gars à la radio. Il faisait tellement froid que mes narines collaient entre elles, mes bottes de vols glissaient sur la neige, et j’essayais de garder mon équilibre en marchant entre les voitures garées. Pour nous, pilotes basés à Chicago, abolir le port de la casquette, c’est bien plus qu’abolir une longue tradition de l’uniforme du personnel navigant !

Je suis dans la salle d'équipage de l’aéroport, mon portable sur les genoux. Mon vol vient d'être annulé. Assis en face de moi dans un divan, un stew avec un téléphone contre sa joue gauche est en train de parler. "I will be in town Thursday for 3 days. How about you ?" Je peux entendre la voix d’une femme à travers son téléphone. Lorsque tu travailles pour une compagnie aérienne, avoir une relation normale ce n’est évidemment pas facile. Tu n’as jamais de planning régulier. Tu travailles le week-end quand tout le monde est disponible, et tu te tournes les pouces les autres jours quand tout le monde est au bureau.

Etant marié, je me suis souvent demandé à quoi ressemblait la vie d’un pilote de ligne célibataire. Les copis qui ont bien voulu partager leur expérience me confient que c’est dur car il est difficile de rencontrer quelqu’un quand on n’est jamais chez soi.

Et lorsqu’on rencontre quelqu’un, la relation ne dure jamais. Bien que la plupart des filles puissent être immédiatement charmées par notre profession, elles se rendent compte par la suite qu’elles veulent un homme qui soit présent quand elles le veulent. Et non quand la météo le veut.

Bien sûr, certaines de nos hôtesses sont également très belles, mais comme dans chaque profession, ce n’est généralement pas une idée géniale que de sortir avec des collègues de bureau. De plus, la compatibilité des plannings entre membres d'équipage rendent les relations encore plus difficiles. Il y a deux mois, j’ai volé avec un copi qui, après être sorti deux fois avec des hôtesses, s'était résolu à "commander" une épouse de Russie ou d’Asie.

Avec un taux de divorce rapprochant les 60% dans ce pays, beaucoup ont arrêté de se faire des illusions. Le mariage, tout comme nos casquettes, est devenu une autre tradition en voie de disparition.

Encore deux heures jusqu'à mon prochain vol. Assise sur un divan plus loin, une hôtesse, avec une couverture sur ses jambes, est en train de regarder la télé. Elle a l’air d’avoir froid. Je repense à ce matin. Il y avait déjà trois personnes qui attendaient le bus sous l’arrêt chauffé du parking. Toutes les 10 minutes un bus pour employés nous amènent au terminal. Au Printemps et en Automne, ces lampes chaudes accrochées dans l’arrêt ont l’air de te brûler le crâne tellement elles marchent bien. Mais ce matin, je pouvais à peine deviner leur présence.

Avec de telles températures, j’ai une pensée pour les autres professionnels de la ligne—ces professionnels dont tu n’entends jamais parler. Ceux qui sont au sol et qui mettent les valises dans la soute par des tempé glaciales. Assourdis par le hurlement des APUs, ils passent leurs journées dehors autour des avions à respirer l’odeur du kérosène. Ils te repoussent lorsque tu es prêt à partir, ils te garent lorsque tu arrives. Ils te dégivrent au glycol lorsque tu es enneigé.

Tu les observes en silence depuis ton cockpit chauffé. Un peu par respect, un peu parce que tu ne peux qu'être bouche-bée lorsque tu les vois travailler dans la neige et dans le froid du haut de leur passerelle de camion à respirer l’odeur toxique du glycol, ou en-dessous de l’avion à vider les WC.

Revêtus de leurs cagoules noires qui me rappellent celles portées par des gangsters, ils bougent rapidement et en toute sécurité autour de nos avions, ne communiquant entre eux qu’avec des signes de la main.

Et une fois le repoussage fini, ils sont accroupis dans la neige et ils déconnectent la barre métallique qui était attachée à la roulette de nez de notre avion. Malgré les -30 degrés, ils bougent avec une agilité extraordinaire. Puis ils se lèvent, et en te regardant droit dans les yeux, ils te saluent.

Et de quelques mètres plus haut et depuis mon cockpit chauffé, moi le Commandant de Bord aux quatre galons, je les salue. Je les salue car c’est eux qui le méritent, et je les salue non seulement par courtoisie, mais aussi par gratitude et par respect. Et je les salue parce que c’est une vieille tradition. Sans doute la tradition la plus importante de mon métier.