PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



L'esprit américain

Etape de base piste 22R à Chicago, on survole le Lac Michigan et on a une vue imprenable du centre ville sur notre gauche qui borde le lac. Le ciel est clair, le lac est blanc, et 4000 pieds plus bas on peut voir les "chemins" pour bâteaux, coupés dans la glace. J’ajuste mon siège et je mets ma main sur le pare-brise. Mon copi, Doug, est un ancien pilote d’hélico de l’US Army qui s’est fait sa reconversion dans la ligne. Il est 7h30 et le soleil vient à peine de se lever sur l’aéroport le plus fréquenté du monde.

La beauté du reflet du Soleil sur la Sears Tower me distrait un peu et me fait perdre dans mes pensées. Je tourne la tête et vérifie pour la 3e fois que j’ai la bonne fréquence de l’ILS dans la radio. Avec ses 7 pistes et des espacements entre avions faits au minimum, intercepter le mauvais LOC peut être désastreux. Doug et moi, on ne dit rien; la fréquence d’arrivée est assez comblée. Elle est tellement comblée que lorsque je rentre chez moi, en voiture, je ne peux plus supporter la radio.

Puis mes yeux balaient le centre ville, une fois de plus, comme si je devais me rappeler pourquoi je faisais ce métier avant de commencer la partie la plus stressante de mon vol. Je souris à chaque fois que je vois la 2e tour la plus grande de Chicago, la John Hancock Tower, qui est noire également et qui ressemble à sa soeur aînée.

Pour la petite histoire, John Hancock fut le premier signataire de la Déclaration d’Indépendance, et il la signa en grand pour que le Roi George n’ait pas besoin de prendre ses lunettes—comme un affront. Je souris car je me demande si je n’ai pas un peu de 'John Hancock' dans mon sang. Je crois que tous les Américains en ont.

Les Américains sont fiers de leur indépendance, ça va sans se dire, et partir en guerre contre l’Irak sans la permission de l’ONU ne fut pas une grande surprise. On dit que les Américains sont de grands enfants. Ils sont surtout de grands orphelins.

Ah, l’indépendance, vertue admirée ici. Ce pays a été construit par des gens indépendants sur des entreprises risquées, par des émigrants qui ont quitté leur famille, leurs amis, leurs coutumes, bref, la seule vie qu’ils connaissaient.

Depuis l’amphithéâtre de la fac d’Eco de Strasbourg il y a 10 ans, je regardais les avions et leurs traînées en direction du bout du monde. Je me suis levé, un jour après les cours, et je suis allé directement au bureau du service militaire. Je leur ai dit : "Envoyez-moi le plus loin possible". Ils m’ont répondu que pour aller en Nouvelle Calédonie ou dans le Pacifique, il faut signer pour 18 mois. Et j’ai signé. En grand. John Hancock aurait été fier.

Et à l’Armée, lorsqu’on m’a parlé de l’escadron des officiers de réserves, où tu subis une formation d’enfer pendant 3 mois avant d'être affecté, j’ai signé. Et c'était l’enfer. Puis, après mon service, je suis allé dans une agence de voyage, et j’ai acheté un billet d’avion pour le fin fond de l’Arizona. Là encore, j’ai signé.

Maintenant, aux commandes de mon jet, en volant parallèlement à la John Hancock Tower, je souris. Le jeune de 19 ans qui a laissé tomber la fac pour ses 3 jours, est derrière moi, sa main sur mon épaule. Et il admire le paysage.

Ma compagnie, qui a une flotte de 130 avions, a annoncé son départ du groupe United Airlines pour devenir sa propre low-cost. On va créer une nouvelle compagnie, avec un nouveau nom, et on va être basé à Washington, DC, dont United possède actuellement le monopole. David contre Goliath.

United est la 2e compagnie mondiale, derrière American. Elle est plus grande qu’Air France, Lufthansa, British Airways. Moins de 3 ans après les événements du 11 Septembre, il est fou de commencer une nouvelle compagnie aérienne. United ne va pas nous faire de cadeaux, et elle vient même de créer une low-cost qu’elle amènera à Washington pour nous écraser. J’ai peur pour mon avenir, pour tout ce que j’ai risqué.

Cette compagnie va commencer dans quelques mois, et je peux tout perdre; car aux Etats-Unis, les chiffres sont clairs : 85% des sociétés créées font faillite dans les 5 premières années. Le prix de nos actions a déjà baissé, les investisseurs ne croient pas en nous, et ils se retirent. Nous, on va tout miser. Et on va se battre.

En tournant en finale pour la 22R, et en entamant mon approche à 210 kt (environ 390 km/h) ce matin à Chicago, je me dis que pour chaque risque que j’ai pris dans ma vie, il y avait toujours des gens qui étaient là, prêts à me dire que je n’y arriverais pas. Et lorsque notre compagnie a annoncé son nouveau nom, sa nouvelle identité, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire : Independence Air.

Oui, John Hancock aurait été fier.