PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Une autre ville, un autre hôtel

J’allume la lampe de mon chevet. Je prends un stylo. Une autre ville, un autre hôtel.

Mon copi a fait le poser cette nuit à Laguardia. Ka-boum. Full reverse. "F+cking Laguardia!!" Il a lancé dans l’intercom, déçu de son atterro, tout en contrôlant l’avion aux palonniers. "REV" s’est inscrit en jaune puis en vert sur les indications N1 de nos instruments. J’ai lancé "Ground spoilers deployed, both in reverse." Dégagement illico à gauche sur taxiway Charlie. En regardant au-dessus de mon épaule tu pouvais voir la file de lumières d’avions suspendue dans le ciel d’encre de New York.

Mon atterro cet après-midi à Washington piste 1R relevait du kiss, et peut-être l’erreur de mon copi fut de comparer son poser au mien. L’environnement dans lequel tu te poses a un impact sur la qualité de ton atterrissage. Mon copi s'était posé sur une piste bien plus courte qui s’achevait sur l’eau pendant qu’un autre avion avait décollé sur la piste sécante une vingtaine de secondes avant. Turbulences de sillage assurées lors de l’arrondi. Et puis il y avait la pression d’un autre avion qui était à 30 secondes derrière nous.

Je me suis réveillé hier dans le Hilton de Portland, dans l’Etat du Maine, au Nord de la Côte Est. L’arrivée de la nuit précédente fut tout aussi impressionnante dans cette petite ville portuaire. Volets 45, trains sortis, à 500 pieds sol, on a survolé un bateau qui rentrait dans le port. Un phare clignotait sur ma gauche. Nous, pilotes basés dans le Midwest, ne sommes pas habitués à un tel spectacle. Portland est une de ces petites villes super sympa de la Nouvelle Angleterre où on a l’impression que tout le monde se connait.

Cet après-midi, lorsque le minivan du Hilton nous a ramenés à l’aéroport, après une longue nuit de repos, je pouvais compter au moins 5 voitures de police garées devant le terminal. Pour la petite histoire, c’est à Portland que l’un des terroristes du 11 Septembre a embarqué avant de prendre sa correspondance à Boston pour accomplir son vol final. Et je peux voir que cette petite ville n’est pas prête d’oublier.

Notre vol sur Washington nous a fait passer verticale Boston, puis on a coupé à droite, laissant New York sur notre gauche; on a traversé la Pennsylvanie, verticale le comté de Lancaster, où les Amishs vivent sans électricité et se déplacent à cheval. Puis on a traversé le Maryland, et on a tourné à gauche avant la zone 'P' de Camp David. Poser piste 1R à Washington-Dulles.

Il est maintenant 4h00 du matin ici à New York, et je n’arrive pas à dormir. J’ai allumé la lumière de mon chevet. J’ai pris un stylo, du papier, et j'écris. Ca fait 3 jours que je n’ai pas vu ma femme et mes enfants, et ils me manquent beaucoup. Encore un jour, un seul. Aujourd’hui on fera New York - Washington - Détroit.

Pour la petite histoire, Détroit est une ville divisée avec d’un côté la banlieue noire, et de l’autre celle des blancs. La ville, détruite par les émeutes de 1967, n’a pas vraiment de centre ville—ni de charme. L’ironie du sort c’est que Détroit avait gagné les championnats de baseball cette année-là, et la ville connut une trêve. Une fois le championnat fini, les combats reprirent. Plus de mille personnes blessées, la plupart noires. Beaucoup de morts également—tués par la garde nationale américaine. La rue '8 mile' est celle qui divise les deux banlieues, et qui a fait d’ailleurs l’objet d’un film avec le rappeur Eminem, un pur produit de Détroit.

L’histoire de ce pays est évidemment bien différente de celle de l’Europe. J’habite ici maintenant, et je ne peux plus l’ignorer. Mon métier de pilote de ligne me permet de l’apprendre en parcourant sa géographie. Et que ça soit Portland ou New York, Détroit ou Washington, les histoires sont aussi différentes que les atterrissages.

Je dois connaître les problèmes de cette société si je veux survivre ici. Je dois pouvoir protéger ma femme et mes deux enfants. Je vais les appeler demain depuis Détroit car ils me manquent. Demain… une autre piste, un autre hôtel.

Et si seulement je pouvais dormir.