PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



My Daddy is a pilot

Il était 3h lorsque je me suis levé ce matin.

D’habitude, il me faut quelques minutes pour me rendre compte dans quelle ville je suis, et dans quel fuseau horaire je vais prendre ma douche. Mais pas aujourd’hui.

Basé à Chicago, ces 3h00 du mat' ici à Washington voulaient plutôt dire 2h00 pour mon corps, et dans moins d’une heure j’allais commencer la partie la plus stressante de mon boulot.

Ca fait 6 ans que je suis pilote de ligne, et ça fait donc 6 ans que j’ai l’habitude de me réveiller dans une chambre d’hôtel. Ma routine est au poil. Douche tout de suite, puis mise en marche de la cafetière, puis rasage, puis café pendant que mes cheveux sèchent. La voix de mon épouse et de mon fils résonnaient encore lorsque je m’habillais. Elle me souhaitait bonne chance hier, au téléphone, et du haut de ses 4 ans, il me disait "Good night, Daddy."

A 4 ans, et entouré par l’aviation, Tommy sait qu’il est le fils d’un pilote de ligne. Il aime jouer avec les maquettes d’avions que je lui donne; il aime les mettre en pièce, puis les remonter. Il connaît mon uniforme par coeur, et lorsque je le prends dans mes bras, il aime passer ses doigts sur mes galons.

Il aime jouer avec mes ailes lorsque je les détache de ma chemise blanche. Il connaît également la taille de mes manuels d’exploitation et des deux classeurs Jeppesen. Il sait combien elle est lourde ma sacoche de vol. Et il sait dire au revoir. D’ailleurs, les premiers mots de Tommy ne furent pas "Mommy" ou "Daddy" mais "Bye, bye."

Il n’a que 4 ans, mais il connaît aussi les déménagements, les nouvelles maisons, les nouveaux amis. Déjà 3 déménagements en 6 ans. Sans doute un 4e dans deux ans, comme la base de Chicago est sur le point de fermer.

A 4h00 du mat', rasé et habillé, j'étais dans le van de l’hôtel, direction le centre simulateur de la compagnie. C’est le renouvellement annuel de mes qualifs, et c’est la partie la plus stressante de mon métier. A un feu rouge, j’ai demandé le numéro de l’hôtel au chauffeur, pour pouvoir le rappeler dès que la session est finie. Il m’a dicté le numéro avec hésitation, car il avait du mal à s’en souvenir. Puis il a ajouté, comme pour s’excuser : "It’s hard to remember a number at four in the morning". J’ai répondu avec un bref "Yeah."

Je lui ai caché que j’allais avoir, dans quelques minutes, un examen oral d’une heure sur les systèmes du CRJ, sur ses limitations, sur la réglementation aérienne, et sur les checklists d’urgence que je dois connaître par coeur. Je lui ai également caché que si je réussis l’examen oral, j’aurai le droit à 2 heures de mania avec des tolérances d’altitude de plus ou moins 100 pieds, des tolérances de cap de plus ou moins 10 degrés, et des tolérances de vitesse de 5 noeuds. Et que si je réussis le mania, j’aurai le droit de revenir demain à la même heure pour faire la nav. Tout ça pour me donner le droit de rester qualifié, pour garder mon job.

On est l’après-midi maintenant, et je suis de retour dans la chambre d’hôtel. L’oral et la mania se sont heureusement bien passés. Le testeur m’a même félicité sur certaines de mes manoeuvres, coupure d’un moteur lors d’un décollage à basse visibilité, arrivée au minima sur un seul moteur dans un aéroport dans les montagnes, puis remise de gaz en suivant la procédure à la lettre. Dans les 100 pieds, dans les 10 degrés, dans les 5 noeuds.

Grâce à une imprimante connectée aux ordinateurs du simu, le testeur a imprimé la trajectoire de mon avion sur une feuille de papier. "Good job. Keep this." Il a levé les yeux, et j’ai pu même deviner un sourire. La trajectoire était parfaite. Je n’y croyais pas.

Cette feuille de papier est maintenant dans ma sacoche de vol, et je sais déjà ce que je vais en faire. Dès mon retour à la maison, je vais l’accrocher sur le frigidaire, à côté des dessins de Tommy.