PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



Depuis un cockpit américain

Je viens d’apprendre que les VP (vice-presidents) de notre compagnie vont venir voler avec nous, dans le cockpit, pour essayer de mieux comprendre les différents aspects de notre opération. Ils ne seront pas déçus.

Il est intéressant de voir ma compagnie se transformer en compagnie indépendante du groupe United Express. On a embauché—pour la modique somme de 10 million de dollars—une société qui a la responsabilité de recréer notre image, notre nom, nos uniformes. C’est une véritable science que de savoir ce que le public va aimer, et bien sûr les Américains laissent ça aux professionnels.

Pour l’instant on vole toujours en tant que feeder pour United, jusqu’au mois d’Août. Nos premiers vols en tant qu’Independence Air se feront au mois de Juin, et là, on fera concurrence à United. En tant que jeune Français, je suis toujours épaté par l’agressivité, sans échelle, et le manque de loyauté entre les compagnies.

Il y a quelques mois, une autre régionale au nom de Mesa Air a essayé de nous racheter pour devenir la plus grande compagnie régionale au monde. Se faire racheter, c’est, bien sûr, faire une croix sur nos projets de devenir indépendant. Notre compagnie a donc rejeté l’offre d’achat, et c’est là où c’est devenu intéressant.

Mesa a fait ce qu’on appelle dans le monde financier américain une "hostile takeover" en essayant de remplacer nos directeurs par un simple vote de nos actionnaires. Nos actionnaires n’ont jamais aimé l’idée d’avoir leur argent investi dans le projet Independence Air, à cause des risques impliqués. Et pour eux, Mesa était synonyme de "Sauveur".

Mes espoirs de piloter un Airbus au lieu d’un jet régional, et de voler pour ma propre compagnie, au lieu d'être un feeder pour United disparaissaient rapidement. Et c’est là qu’un des miracles du business américain est arrivé.

Ma compagnie a réussi à mettre la main sur un contrat signé entre Mesa et United, et qui montrait que celle-ci allait payer des frais assez importants pour que Mesa nous rachète. Je ne sais pas comment notre compagnie a eu ce contrat, qui je suis sûr était confidentiel, mais celui-ci nous a permis de faire un procès à United et Mesa pour infraction aux lois antitrust. (Deux compagnies conspirant pour empêcher une 3e d’exister). Comme beaucoup de sociétés aux Etats-Unis, on a gagné car on avait les meilleurs avocats—et surtout les meilleurs espions.

J'écris ces lignes au niveau de vol 310 entre New York et Chicago, et même à 31.000 pieds la radio est assez 'busy' aujourd’hui. Bien qu’il y ait des turbulences à la plupart des niveaux de vol, le FL310 c’est bon, et d’ailleurs, il nous a été recommandé par d’autres pilotes. Oui, je suis frappé par la concurrence acharnée entre les compagnies aériennes, mais 31.000 pieds plus haut, la camaraderie entre les pilotes me rend également bouche bée.

En sillonnant les espaces aériens américains, je me suis vite rendu compte que les pilotes aiment voler, et que le logo peint sur la queue de l’avion a peu d’importance. On essaie juste de gagner sa vie. Si nos patrons savaient que sur la fréquence, on aidait d’autres pilotes—donc d’autres compagnies—à avoir un vol plus agréable pour leurs passagers, ils se feraient moines tibétains !

Je me souviens, il y a 4 ans, lors d’un de mes premiers vols en tant que Captain, je roulais de nuit sur l’immense aéroport de JFK. Les signes de taxiways étaient mal éclairés. Et puis il y avait une intersection. J’ai mis le frein de parc, et j’ai regardé mon plan de l’aéroport, car je ne savais pas si je devais tourner à gauche ou à droite. J’avais l’impression d'être un petit garçon qui essayait de jouer dans la cour des grands, et je savais que si je ne me prenais pas une décision illico, le contrôleur new yorkais allait m’engueuler.

Puis, j’ai entendu une voix sur la radio, une voix douce qui n'était pas celle du contrôleur. "Turn left, Blueridge." Je savais qu’elle était pour moi, et j’ai obéis immédiatement.

Lors de l’alignement au décollage, j’ai pu voir dans la nuit que c'était American Eagle derrière moi. Au décollage, et avant le changement de fréquence, je dis un simple "Thanks, Eagle." Bien qu’American Eagle soit notre plus grande concurrence à New York, un de leurs pilotes m’avait aidé. Je ne l’ai jamais oublié.

Plusieurs fois (quand j'étais encore basé à Washington) j’ai aidé de la même manière des pilotes qui avaient l’air perdu sur les taxiways.

Oui, amène un businessman dans mon cockpit. Il ne comprendra pas.

La semaine dernière, lors d’une mise en place pour le renouvellement des mes qualifs au centre simulateur de la compagnie à Washington, j’ai eu l’occasion de voyager en classe affaires sur un 747 de United. Mon billet, réservé par ma compagnie, était en fait pour la classe économique mais l’agent au comptoir a décidé de rendre mon vol un peu plus confortable. Et quand l’hôtesse m’a proposé à boire ou à manger, je lui ai dit que je ne voulais rien. En fait, je ne voulais pas lui créer plus de travail. Pendant que nos compagnies se battent à coup de poings dans les cours de justice, les membres d'équipage, eux, font ce qu’ils peuvent pour s’entraider.

Il est bientôt temps de commencer notre descente sur Chicago, et les orages arrivent de l’Ouest. Rien de sérieux, selon l’image radar que j’avais pu voir aux opérations. Mais si les orages arrivent sur le corridor d’arrivées, ça va se compliquer. Les pilotes de chaque compagnie vont faire des PIREPs (pilot reports), et nous dire les conditions en vol. La sécurité n’a jamais porté de logo—même si le tien a coûté 10 million de dollars.

Mettre un VP dans mon jumpseat, c’est une très bonne idée. Il apprendra très vite que parmi les turbulences, les conditions givrantes, et les orages, tu te sens très seul. Il apprendra que dans cette pièce de tôle pressurisée, ton meilleur ami, ce n’est pas ton avocat ou ton espion, mais le pilote assis à côté de toi, et surtout celui à 20 nautiques devant. Même s’il est un pilote pour American, United, ou Mesa.