PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Des nerfs d'acier

Ma compagnie vient de changer le programme de maintien des qualifs pour ses pilotes. Au lieu d’avoir plein de tests tous les 6 mois, on a maintenant qu’un seul contrôle tous les 3 mois. Il y a les tests simulateur, l’examen en ligne, les révisions des procédures, et les tests écrits. L’oral se fait toujours avec le simu.

Mais pendant un an, avant qu’on ne fasse la transition vers le nouveau programme, la FAA a demandé que notre compagnie fasse les 2 programmes en parallèle pour être sûr que tout le monde reste qualifié. Donc, le mois dernier j’ai eu un examen oral et le simu, ce mois-ci un contrôle en vol, et en Juin, j’aurai un autre contrôle en vol. (Et puis j’ai ma visite médicale à passer le mois prochain.) Je vis mon rêve, c’est vrai, mais je suis constamment remis en question.

Mercredi dernier, lors de l’embarquement à Chicago, un homme aux cheveux blancs s’est présenté au cockpit. "They didn’t tell you?" nous lança-t-il après avoir ouvert son porte-feuille qui contenait un joli badge de la FAA. C'était un inspecteur qui venait faire un contrôle de routine. Je lui ai alors demandé de signer son billet de jumpseat qui disait qu’il devait obéir aux consignes de sécurité de ma compagnie. Il m’a répondu que non, qu’en tant qu’agent du gouvernement, il pouvait faire ce qu’il voulait car les règles du gouvernement surpassent celles des compagnies aériennes. J’ai répondu par un "ah, bon."

J'étais nerveux car je savais que c'était le genre de test qu’il fallait réussir. Je savais que bien que je fus le Captain de ce vol, ce gars assis derrière moi avait tous les pouvoirs, et qu’il pouvait d’une seule signature arrêter ma carrière. Ces moments-là me rappellent beaucoup le tennis—c’est balle de match pour ton adversaire et tu viens de mettre ton premier service dans le filet. Tu es nerveux, mais il faut que tu serves normalement, car c’est la nervosité qui va te faire faire la double faute. Le tennis m’a beaucoup aidé à avoir ces "nerfs d’acier" qui me permettent de travailler sous pression tout en "servant" normalement.

Mardi dernier, avant mon départ en rotation, alors que je mettais ma fille de 3 ans au lit, la sirène a sonné. C'était la sirène de la ville, et une voix à travers les hauts parleurs crachait : "Take cover. Take cover". (Aux abris). Ma femme m’a dit qu’on devait aller dans la cave, car une tornade arrivait. On a pris le téléphone sans fil, j’ai pris Marie. Gina a pris la petite télé et l’a branchée en bas. Puis on a attendu. Les voisins ont appelé, car ils savaient que c'était notre premier Printemps dans le Midwest, et ils voulaient nous donner des conseils : Juste avant que la tornade ne frappe, il y aura beaucoup de grêles, puis un silence complet.

Cette nuit, il y a eu 15 tornades et 8 morts. Ma maison a été épargnée.

Et moi, j’ai respiré. Je vis dans un pays qui ne porte aucune garantie, je fais un métier qui en a encore moins. Je vis mon rêve, mais pour combien de temps ?

Il y a juste 2 jours, j’ai fait mon premier vol sur Montréal. Je me réjouissais de passer la nuit dans une province francophone et de découvrir un nouvel aéroport. En descente vers 17.000 pieds, le Master Warning s’est allumé, et la voix de l’ordinateur de bord a dit "Engine Oil". J’ai regardé les instruments, on perdait la pression d’huile du moteur gauche. Les battements de mon coeur ont commencé à s’accélérer. On a du couper le moteur gauche—ma première panne moteur sur jet.

Mon copi a égrené les check-lists, j’ai piloté l’avion. Lorsque j’ai déclaré une urgence au près des centres de contrôle de Montréal, on m’a évidemment demandé le nombre de "souls on board" et le "fuel remaining". J’ai pris le devis, et j’ai alors constaté qu’il y avait une quarantaine de passagers, dont un bébé, qui comptaient sur moi ce matin. C’est balle de match, et deuxième service.

On a fait une arrivée volets 20 degrés, au lieu des 45 pour la configuration normale, ce qui nous a donné une vitesse en finale de 156 noeuds (290 km/h) pour la 06L de Montréal. L’atterro était parfait, un vrai coup de bol. Les camions pompiers étaient en stand-by. Une urgence dans un pays étranger, ça complique un peu les choses, donc j’ai du parler à pas mal de monde avant de me rendre à l’hôtel. Mais j’ai parlé français, et je crois que ça a un peu aidé.

Je me souviens encore du regard que mon copi m’a lancé lorsque j’ai décidé de déconnecter le pilote automatique pour faire l’approche complète en manuel, moteur gauche éteint. Je lui ai fait un grand sourire, et je lui ai dit que je devais m’entraîner… pour mon prochain test simu.