PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Independence Day

On est le 4 Juillet, fête nationale aux Etats-Unis, et je suis assis en passager, au siège 8A, du vol Independence Air qui me ramène à Chicago. Independence Air est le nouveau nom de ma compagnie, qui elle, depuis le 16 Juin, a gagné son indépendance du groupe United. United, en faillite, s’est vue refuser pour la 3e fois une aide financière du gouvernement américain. J’observe la naissance d’une nouvelle compagnie, la mienne, et depuis le siège 8A, elle est très belle.

Tous les sièges sont en cuir, le personnel est super sympa, les consignes de sécurité sont pré-enregistrées par des comédiens américains. On est sur un CRJ, mais à partir du mois de Septembre on prendra commande de 2 Airbus par mois indéfiniment, avec des écrans télé incrustés dans chaque siège.

Ca fait 5 jours d’affilée que j’ai volé, et je suis crevé. Le 5e jour est toujours le plus dur pour moi, surtout après une semaine remplie de météo orageuse. Il y a quelques jours lors d’un vol de nuit sur Jacksonville, en Floride, nous essayions de notre mieux d'éviter les orages. A mi-chemin, nous sommes rentrés dans une couche, et notre vue adaptée à la nuit fut aveuglée par le reflet des éclairs dans le nuage. Ebloui, j’ai fermé les yeux, et donc je ne voyais plus rien. Puis j’ai senti des secousses, et je me suis agrippé aux commandes avec le pilote automatique branché, jusqu'à ce que je puisse voir quelque chose. Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu des feux St. Elme, c’est à dire des décharges — des espèces de mini éclairs sur le pare-brise.

Ce matin, à l’arrondi au-dessus de la piste 15 de Burlington, dans le Vermont, j'étais trop lent. Les commandes ont soudainement vibré, ce qui est une indication d’un décrochage imminent. On appelle ça le "shaker". A 100 pieds au dessus du sol, on ramène généralement les manettes de poussée complètement en arrière, et on plane vers le seuil de piste. Puis on arrondit, et on pose l’avion avec sa vitesse résiduelle, une vitesse de référence qu’on a pré calculé. Un décrochage veut dire qu’au lieu de planer, l’avion "tombe" du ciel comme une pierre, ce qui peut évidemment l’endommager.

L’instinct, lors de tout avertissement de décrochage, c’est de tirer sur le manche pour empêcher l’avion de tomber, mais cette action augmente l’angle d’attaque ce qui accélère le décrochage. Après avoir survécu 5000 h. de vol, tu sais contrôler tes instincts, et j’ai donc rendu la main. Le nez s’est baissé et comme par miracle, l’avion a continué à voler jusqu’au poser. Mon copi a lancé "Ground spoiler deployed, both in reverse." Et j’ai dégagé la piste sans dire un mot. Après un an sur jet et presque mille heures de vol, ce matin j’ai eu mon premier "shaker." En aviation, il y a des premières fois pour tout, et quand ça fait 5 jours que tu as volé, et que tu es fatigué, c’est là qu’elles arrivent.

Comme ma compagnie s’est transformée en low-cost, et que celles-ci sont définies par la rentabilisation au maximum de ses ressources, je dois m’habituer à ce rythme infernal. Un avion au sol est un avion qui ne gagne pas d’argent, alors on vole tout le temps. Et on vole fatigué.

De plus, notre compagnie nous a promis une partie du profit réalisé chaque trimestre. Le pilote d’aujourd’hui ne touche donc plus un salaire fixe lorsqu’il prend la décision de retarder un vol à cause de la sécurité, la météo, ou des problèmes de maintenance. Les low-costs ont transformé les pilotes en véritable hommes d’affaires, dont les décisions sont teintées par l’argent. En bref, nous sommes corrompus. Mon boulot n’a jamais été aussi difficile. Mon avenir n’a jamais été aussi incertain, car si notre compagnie ne connaît qu’un seul accident, la presse nous tuera.

On s’est libéré de l’emprise de United, et maintenant on se sent seul face à la concurrence. Ben Franklin a dit que ceux qui renoncent à une part de liberté pour la sécurité n’auront ni l’un ni l’autre. On a voulu notre liberté, et donc on doit maintenant se battre. C’est pour ça que ce soir il y aura près de 200 employés d’Independence Air qui volontairement feront partie du défilé à Washington, DC. On cherche à se vendre même pendant nos jours de congés. Nous sommes tous des hommes d’affaires.

Mais ce soir, j’ai décidé de rentrer chez moi à Chicago, car là-bas il y a un petit garçon de 4 ans qui se réjouit de voir un feu d’artifice. Et ça, ça n’a pas de prix. Depuis le siège 8A, je souris, car j’ai hâte de le voir. Aujourd’hui c’est le 4 Juillet, et je vais fêter mon indépendance. Non l’independance d’un pays colonisateur ou d’une compagnie en faillite, mais celle de mon pays natal qui ne m’a pas permis de réaliser mes rêves. Ce soir, je vais penser à la liberté, et je ne vais penser qu'à ça. Quant à l’insécurité, je réserve ça pour les autres 364 jours de l’année.