PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Liberté, égalité, expatrié

Ce matin je suis assis sur un banc d’Eglise avec ma famille. C’est Dimanche, le jour du Seigneur, et les Américains prennent ça sérieusement.

Josh est un jeune homme en uniforme de Marines. Il est en train de parler au pupitre. La congrégation l'écoute. Et notre pasteur n’aurait pas pu avoir autant d’attention.

Josh est un jeune policier de notre petite ville, et comme beaucoup de réservistes, il a été appelé à servir en Irak. Dans quelques jours, il partira sur le front pour 8 mois. Sa femme est assise devant moi, et je ne peux pas voir si elle est triste ou fière. Ses deux enfants en bas âge sont silencieux. Aux yeux de la communauté, il a déjà atteint le statut d’héros. Et ici, on adore les héros.

Josh est plutôt menu pour un Marine. Il porte des lunettes et a la coupe de cheveux typique. Son uniforme noir, style garde de la Maison Blanche, avec ceinture et pantalon bleu, est très beau. Il parle doucement et nous raconte que ça fait 3 ans qu’il est un réserviste. Il a renouvelé son engament chaque année même en sachant qu’un jour il pourrait être envoyé sur le front. Il savait qu’il y avait une raison pour laquelle il devait servir, une raison qu’il ignorait encore mais qui était plus forte que lui.

Et la congrégation sourit, satisfaite.

En l'écoutant, un texte écrit par Antoine de St Exupéry traversa mon esprit. Il raconte sa rencontre avec des pilotes américains pendant la seconde guerre mondiale; il était épaté par leur enthousiasme et leur volonté de servir dans un conflit si loin de chez eux. St Ex défendait son pays, son patrimoine, sa terre. Les pilotes américains, eux, menaient une croisade spirituelle et défendaient des idéologies, comme la liberté ou l'égalité. Ce qui était épatant, c’est qu’ils le faisaient avec autant d’enthousiasme et de volonté que les Français.

Et ce matin, depuis un banc d’Eglise, je n’en avais pas le moindre doute.

J’ai évidemment une pensée émue pour ma famille qui s’est battue pendant les deux guerres pour que je puisse vivre libre en France. Pourtant j’ai fait mes valises dès que j’ai atteint la majorité. J’ai fait mon service, et j’ai quitté ce pays à la poursuite de mes rêves.

Je ne me suis même pas retourné.

Tu quittes ta famille, tes amis, ta culture, la seule vie que tu connaisses. Tu vas vivre dans un pays où tout est différent. Malgré tes efforts surhumains de t’intégrer, ton accent sera comme un signe indélébile, un rappel constant, que tu n’es pas d’ici, et que tu ne feras jamais partie d’ici. En même temps ton Français s’appauvrit, tes parents vieillissent, tes amis se marient. Et quand tu ouvres la bouche, les gens répondent par un "Where are you from ?" Etre expatrié, ce n’est pas facile et beaucoup de livres ont été écrits à ce sujet. Ces livres sont souvent lus trop tard, par ceux qui s’y étaient essayés.

Beaucoup de Français échouent parce qu’ils laissent tomber trop tôt. Ils laissent tomber, non parce que les Etats-Unis n’offrent pas d’opportunités, mais parce que la France leur manque de trop. Quand cette douleur devient insupportable, ils choisissent alors de vivre dans un endroit qu’ils aiment, plutôt que de choisir d’aimer ce qu’ils font. L’ironie, c’est qu’ils n’aiment pas vraiment la France, mais pour eux, c’est plus supportable que de vivre à l'étranger.

Alors ils rentrent chez eux, et racontent que c'était trop dur, et que personne n’embauchait.

Puis ils vont aller acheter un livre.

Je connais une jeune fille française de mon âge qui, malgré le fait qu’elle soit copi chez nous, est très malheureuse. Elle me confie qu’elle se lève tous les matins et se demande ce qu’elle fait ici. Elle est là, seule, aux Etats-Unis, et toute sa famille est sur un autre continent. Je lui ai alors conseillé de trouver quelqu’un, et de créer sa propre famille. Elle m’a dit qu’elle était déjà sortie avec un ou deux Américains, mais qu’elle ne les aimait pas : "Ils ne me comprendront jamais. Ils ne peuvent pas." Son Français est bien meilleur que le mien. Mais ça fait 6 ans que je ne suis pas rentré.

Oui je pense à la France, et ce Dimanche à l’Eglise, je pense à ma famille. Je pense à mon arrière grand-père qui s’est battu pendant la première guerre mondiale. Un jour, un allemand qu’il avait fait prisonnier a sorti des photos de sa femme et de ses enfants. Mon arrière-grand père avait lui déjà 7 enfants et fut très ému. Dans une guerre inhumaine, il a montré beaucoup d’humanité, et il a discrètement permis à cet allemand de partir pour rejoindre sa famille.

Je pense à son fils, mon grand-père, qui s’est engagé dans la Marine française à l'âge de 17 ans. Il a passé la seconde guerre mondiale sous la mer, dans l’enfer des sous-marins. Il était un timonier—le pilote du sous-marin. Un sacré pilote, d’ailleurs, car il était sorti premier de l'école de timonerie. Il a perdu beaucoup d’amis, il a évité beaucoup de mines, et il a eu beaucoup de chance. Et lorsqu’il a pris sa retraite, il avait atteint le grade de Capitaine de Vaisseau—l'équivalent de Colonel.

Et je pense à son fils, mon père, qui, dès l'âge de 19 ans, a servi dans le Génie, et 8 ans plus tard, avec la naissance de son premier enfant, il a eu l’opportunité d’aller à St Cyr pour devenir officier. Mais il ne voulait pas nous donner la vie de militaire de carrière dans laquelle il avait grandi : déménager tous les deux ans, changer d'école constamment, et ne jamais avoir de vrais amis. Il a pris la décision de ne pas saisir cette opportunité. Et il a quitté l’Armée.

Je ne peux qu'être admiratif des sacrifices que ma famille a fait.

Quant à Josh, il vient juste d’apprendre que sa femme est enceinte avec des quintuplés !

Le Corps des Marines lui a bien sûr proposé d’annuler son affectation pour qu’il puisse rester près de sa famille. Il venait de finir son entraînement dans le désert de Mojave où il était chef de section. Il m’a confié que ses hommes s'étaient entraînés avec lui, et qu’il ne voulait pas les laisser tomber. Et après avoir beaucoup prié, avec sa femme, il a pris la décision de refuser cette offre et de partir en Irak.

Cette décision lui a valu une dizaine d’interviews dans la presse américaine. Son histoire est parue sur NBC, CNN, CBS, et d’autres chaînes de télé locales. Alors que les politiciens débattent la guerre à Washington, un futur père de 7 enfants se porte volontaire. Les donations arrivent par milliers. Les Américains l’adorent.

Oui, ils ont leur héros.

Moi, j’ai les miens.