PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Mon pari américain

Je suis au niveau FL370, il est 11:34Z, et je suis en train de me taper un lever de soleil d’enfer sur mon vol Las Vegas-Washington. Après un décollage de nuit à 00:45 locale, on percute le jour qui se lève. On se posera sur la Côte Est avant 8h15. Et on traversera 3 fuseaux horaires.

Le cockpit illuminé de mon A319 est magnifique. D’ailleurs, on appelle ce type de vol le "red eye," pour décrire le reflet des lumières d’instruments sur nos pupilles. Devant moi, avec la tablette sortie, je pianote sur mon ordinateur portable. Selon mon Navigation Display, on traverse le Missouri à une vitesse sol de 576 noeuds, soit 1066 km/h. Et on admire le spectacle devant nous.

Quand j'écris ces lignes, le soleil est à peu près à 5 degrés au-dessus de l’horizon, et je dois enfin mettre mes lunettes. Les rayons éclaircissent la couche de nuage en dessous de nous; son reflet me rappelle un lever de soleil au-dessus d’une mer blanche.

Il faisait bon et chaud à Las Vegas, hier. J’ai pris mon déjeuner avec une hôtesse sur une terrasse d’un restaurant français. Le restaurant fait partie du casino "Paris, Las Vegas," qui grâce à son architecture, a réussi à recréer une espèce de Paris miniature. Il y a une Tour Eiffel, un Arc de Triomphe, et dans le casino, des rues françaises avec magasins. Il y a évidemment aussi plein de machines à sous pour payer tout ça. Après notre arrivée, la nuit d’avant, on était tout de suite sorti dans la ville qui ne dort jamais. Et à 3h du mat', on prenait notre petit déjeuner à l’hôtel du Hard Rock Café.

Le casino de l’hôtel était plein. Les casinos sont connus pour pomper de l’oxygène pur dans les salles, afin que tu ne te sentes jamais fatigué. Il n’y a aucune montre sur les murs. Les serveuses aux shorts de cuir et aux chaussures à talon te demandent constamment si tu veux à boire. Et à n’importe quelle heure de la journée—ou de la nuit—elles tiennent un sourire parfait.

Dans ce paradis artificiel, les problèmes financiers de notre compagnie aérienne paraissent bien loin. La majorité des compagnies aux Etats-Unis perdent des millions de dollars. Avec une concurrence acharnée, et un prix du pétrole atteignant des nouveaux records, elles ne peuvent que s’arracher des passagers en vendant à perte. On a estimé qu’au prix actuel des billets, la mienne doit remplir ses avions à 110% pour arrêter de perdre de l’argent. Ce qui est évidemment impossible. On est sur le point de licencier la moitié du nombre total de nos pilotes. Et le Washington Post, un des journaux les plus réputés du pays, vient de nous donner 6 mois à vivre.

Une autre bière, s’il vous plaît.

Notre concurrence principale à Washington, United Airlines, avec un des facteurs de charge les plus élevés de son histoire, a reporté une perte de plus de 290 millions de dollars en un mois. Oui, en un seul mois. Je viens d’ailleurs de parler avec un de ses commandants de bord, pilote sur 757/767, qui sera obligé de prendre sa retraite dans un an et demi. Sa caisse de retraite ne vaut pratiquement plus rien, et il se trouvera à la rue touchant moins de 2400 dollars par mois—après 35 ans de carrière et 10 compagnies aériennes.

Alors même si les pilotes de ligne d’aujourd’hui ne peuvent plus se permettre de claquer des centaines de dollars dans les casinos de Vegas, style James Bond, leur carrière est un véritable jeu de roulettes digne des grandes tables de cette ville. Et cet après-midi, c'était en plein milieu de "Paris," que je me suis rendu compte de mon vrai pari.

Inapte pilote professionnel, j’avais quitté mon pays, ma famille, mes amis, et la seule vie que je connaissais pour essayer d’atteindre mon rêve à l'étranger. Je travaille dans une industrie meurtrie qui perd des milliards de dollars, dans un pays qui n’offre aucune sécurité. Avec deux enfants, une femme enceinte, et une caisse de retraite quasiment inexistante, je fais alors ce qu’on fait de mieux ici : je continue à rouler mes dés.

Ma situation n’est pas unique, et les pilotes d’hier ou d’aujourd’hui ont toujours dû prendre un risque considérable pour atteindre leur plus beau bureau du monde; le premier étant de choisir un métier basé sur une aptitude médicale vérifiée tous les 6 mois. Que le sacrifice soit financier, familial, ou personnel, il y a toujours un moment dans la carrière du pilote où il se retrouve sans gilet de sauvetage et sans "terrain de déroutement." Bref, dans ce métier où on apprend à toujours avoir un plan B, on continue dans une carrière qui n’en a pas. On continue à rouler nos dés.

Mais que ce soit un déjeuner à "Paris, Las Vegas," ou un lever de soleil à 37000 pieds, le jeu en vaut bien la chandelle.