PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Take my breath away

Je n’ai jamais autant aimé les nuages. C’est à 4000 pieds sol, en descente, qu’on vient d’en sortir. Au menu du jour : percée IFR sur Seattle International. Vitesse réduite à 220 noeuds, trafic aérien oblige. Il est 20:20 locale, le centre de ville est sur notre droite, et la piste en service est la 16R, à 10 heure. Ca fait plus de 6 heures qu’on a poussé depuis la porte B24 de l’aéroport international de Washington-Dulles, où j’ai pu admirer le coucher de soleil le plus long de ma vie. Et maintenant—grâce à cette couche de nuage—je peux enfin ranger mes Ray Bans.

On continue notre descente, "Independence 67, turn right heading 200." Mon Captain, le pilote en fonction, affiche le cap 200 sur le Flight Control Unit du tableau. L’Airbus 319 exécute en douceur. Il fait sombre sous la couche, et le centre ville est beau avec ses lumières allumées. Des orages viennent de passer et se dirigent vers le Nord Est. Je peux voir les cumulonimbus éparpillés autour de la ville et le long de la côte. On avait suivi la météo en vol, chaque heure, depuis notre FMS. J’avais également écouté de la musique avec mon nouveau Palm Pilot, qui fait office de carnet de vol, MP3 player, appareil photo digital, et planning de la compagnie. J’avais écouté "Take my breath away" de la bande originale de Top Gun au niveau de vol 380.

L’avion sort de virage.

A ma droite, je peux maintenant voir la Space Needle, la fameuse tour de Seattle qui ressemble à une soucoupe volante sur jambes. La carte Jeppesen d’arrivée est accrochée à droite juste sous mon pare-brise. On a briefé l’arrivée. Ca sera une Cat 1, sans auto-break, couplée jusqu'à 300 pieds. Si j’avais été le pilote en fonction, j’aurai déjà déconnecté le pilote automatique. Je l’avais fait en descente au-dessus de la baie de San Francisco, en pleine nuit noire, la semaine dernière. Etre assis dans un cockpit d’Airbus, à traverser les Etats-Unis, c’est comme regarder un jeu vidéo sans pouvoir y jouer.

Mais je ne dis rien. Mon nez est dehors, et j’admire la space needle.

"Independence 67, If I haven’t cleared you, you’re cleared to intercept the localizer 16R." Je peux voir qu’on vient de traverser le LOC. Non, il ne nous avait pas donné de clearance. Je réponds, poliment par un : "Alright… we’ll make a left for the intercept 16R." Le contrôleur réagit : "Yes, Independence 67, turn left 140, intercept localizer 16R." On repart à gauche. Cette petite excursion nous a permis de nous ramener plus prêt du centre ville. Vue imprenable. Je déguste.

"Independence 67, d’you have the airport in sight, 12 o’clock, 8 miles?" On voit les 2 pistes parallèles éclairées. On ne peut pas le louper. Le patron lève le pouce. Je réponds, "Yes, we do."

"You are cleared for a visual approach 16R. Maintain 170 kt until passing Boeing Field." Je répète les instructions. Après un sortie de volets et trains, le Captain affiche 170 sur le FCU. Les automanettes ne bougent pas, mais les aiguilles EPR dessinées électroniquement en vert sur notre écran central se ramènent doucement vers la gauche. La ville sur ma droite passe derrière nous, et le spectacle est devant moi.

Boeing Field est à une distance de 4 nautiques du seuil de piste. En finale, on survolera cet aéroport historique à 310 km/h et 1400 pieds sol. Le jeune pilote de DR-400 de l’Aéro-Club d’Alsace qui est en moi, est maintenant en train de se pincer. Je suis dans le cockpit d’un A319, en finale, après une navigation de plus de 2200 nautiques. Je vais maintenant couper les axes, verticale Boeing Field comme je coupais les axes de Strasbourg-Enzheim en monomoteur 10 ans plutôt. Je suis bouche bée.

Le Captain passe en managed speed. Les automanettes vont réduire notre vitesse de 170 à notre vitesse d’approche calculée par le FMS. Je passe sur la fréquence tour, 119.9.

"Seattle Tower, Independence 67, visual 16R," j’appelle.

"Independence 67, cleared to land 16R."

Derniers crans de volets : Flaps 3, Flaps Full. "Landing checklist," lance-t-il.

APPROACHING RUNWAY… 16R
ALTIMETERS… 30.14
A/THRUST… SPEED
ENG MODE… NORMAL
AUTOBRAKE… NONE/ZERO PRESSURE
ECAM MEMO… LNDG, NO BLUE

"Landing checklist complete."

Le Captain déconnecte le PA. Avertissement sonore.

On est à 300 pieds, 132 noeuds. "LAND" s’affiche en vert sur nos écrans. Je lis à voix haute : "Land green."

"Roger."

Il fait sombre, presque nuit. Les deux pistes parallèles sont bien éclairées. Taxiway Tango est à droite. La voix synthétisée de l’ordinateur commence à compter notre hauteur : "FIFTY, FORTY, THIRTY..."

Posé.

Take my breath away...