PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



Un syndicat américain

Le monde du pilote de ligne ne commence pas à la prévol.

Le monde du pilote de ligne commence dès son embauche dans une compagnie aérienne, où il est maintenant soumis, non seulement aux règles de la compagnie et celles de la FAA, mais aussi aux règles qui dirigent les relations entre les employés du secteur du transport et leurs employeurs. Et dans ce pays ultra-capitaliste, je suis toujours impressionné par le pouvoir des syndicats, et de leur organisation impeccable.

Les syndicats peuvent avec leur "war chest," couler des compagnies entières, comme ils l’ont fait avec Eastern Airlines dans les années 90. Le plus grand syndicat des pilotes de ligne du monde est ici, aux Etats Unis, et s’appelle ALPA—Air Line Pilots Association. ALPA, créé en 1931, regroupe maintenant plus de 40 compagnies aériennes et plus de 60,000 pilotes de ligne. Son président est aussi respecté par ses membres que par les politiciens à Washington. De la réforme des caisses de retraite jusqu'à l’armement des pilotes, aucune décision n’est prise sans une invitation, au U.S. Capitol, de Duane Woerth, président d’ALPA.

Ce syndicat puissant possède une liste noire. Cette liste retient les noms des pilotes qui ont travaillé lors d’une grève, ceux qui ont "franchi" les lignes de grévistes et se sont rendus dans les cockpits d’avion.

Donc si je me rends au travail alors qu’une grève a été officiellement lancée, mon avenir et ma carrière de pilote de ligne est en jeu. On m’appellera un "scab," et je serai haïs par le monde de la ligne pour avoir affaibli le mouvement du syndicat.

On ne m’adressera plus jamais la parole dans un cockpit, on ne m’offrira plus jamais le jumpseat pour mes voyages perso, et surtout, si je perds mon boulot, j’aurai énormément de difficultés à me faire embaucher dans d’autres compagnies, car à peu près 90% d’entre elles sont représentées par ALPA. On m’a un jour dit, que j’ai plus de chance à me faire embaucher si j’avais commis une infraction avec la FAA, que si j’avais franchi les lignes de grévistes.

Mon ami Dave est sur cette liste noire. Lors de la grève de 1985, United avait embauché des pilotes de ligne au chômage pour remplacer les grévistes. Dave, père de 3 enfants, dont un handicapé, venait de perdre son boulot à Pan Am. United l’a embauché, et il a ainsi traversé les files de grévistes devant le terminal de Chicago O’Hare. Après la grève, il a gardé son poste, mais le reste de sa carrière fut un véritable enfer. Je ne comprendrai peut être jamais ce qui l’a poussé à faire ça, mais je prie que je ne devrai jamais prendre une telle décision.

Au roulage sur le taxiway Delta de Washington-Dulles, ce samedi après-midi, j’ai le manuel d’exploitation sur la tablette devant moi. Je pense à ma femme, Gina. Mon Captain est au control et il me dit "Start number two." Je tourne les pages de mon manuel. On vient de recevoir une nouvelle procédure qui nous permet de rouler avec un moteur éteint, et je la revois avant la mise en marche du second moteur. Yellow Hydraulic Pump off, Cross bleed open, APU bleed on, Engine mode ignition.

Je m’inquiète pour la santé de ma femme. Le 9 Septembre est la date de naissance prévue de notre 3e enfant. Ca sera une césarienne, la troisième. Le contrôleur m’appelle et me dit de contacter le sol sur 132.45. D’une main sur la détente du manche, l’autre sur les pages du manuel, je réponds.

J’ai ce mauvais pressentiment à son sujet, et je n’arrive pas l’ignorer. Je ne l’ai pas eu avec la naissance de nos 2 enfants. Et je n’en ai jamais parlé à Gina. Je réajuste mon télex sur les oreilles, je passe sur la fréquence sol. Je mets le deuxième moteur en marche.

Il y a trois semaines, Gina m’a annoncé qu’elle a eu aussi cette forte prémonition qu’elle ne survivra pas l’opération. J'étais choqué d’entendre ça, car je ne lui avais pas dit que, depuis longtemps, je ressentais la même chose. Il y a une file d’avions au point d’attente 82. On est samedi après-midi. Aéroports encombrés. Espace aériens encombrés. Ma tête est encombrée.

De plus, on a appris récemment que les reins du bébé ont une taille anormale. 4 ultrasondes déjà en 2 mois et demi, et toujours la même analyse par les radiologistes : les reins sont trop grands. Sans doute un blocage. "Control check," le captain annonce dans l’intercom tout en gardant l’avion sur la ligne jaune du taxiway. Je réponds pas un "ready," et il dirige doucement le manche dans les 4 directions. Je vérifie sur l'écran que les ailerons et spoilers s'étendent dans la bonne direction : "Full up, full down, neutral. Full left, full right, neutral."

Alors on attend, et on prend plus de photos. 5e ultrasonde est prévue pour fin Août. J’essaie de ne pas y penser, mais je n’arrive pas. "Ground, Independence 131, spot 82 with Bravo." Le contrôleur répond "Ground stop for all northbound departures." Boston est notre destination, donc notre décollage sera retardé. Stylo en main, je finis le devis de masse et centrage. Je demande à mon Captain s’il veut couper le moteur qu’on vient juste d’allumer pour économiser du pétrole. Il secoue la tête : "No. This shouldn’t last."

Ma compagnie est au bord de la faillite, et elle veut imposer une réduction de salaire. Que ce soit les mécanos à Northwest ou les hôtesses à United, les menaces de grèves sont partout dans le secteur. Si ALPA fait un appel à la grève chez nous, on sait que la compagnie ne survivra pas. Elle fermera ses portes à jamais, comme Eastern en 1991.

Dans un mois, à l'âge de 31 ans, je serai père de 3 enfants, dont un qui a déjà des problèmes de santé. Un seul appel à la grève, et je devrais choisir entre mon syndicat et ma compagnie, entre ma carrière et ma famille, entre mon rêve de piloter et ma profession de pilote de ligne.

Mais je comprendrai enfin ce que Dave ressentit lorsqu’un matin il prit la décision d’enfiler son uniforme, et après avoir embrassé sa femme et ses enfants, il franchit les files de grévistes, et rajouta son nom à la liste noire d’un des plus puissants syndicats d’Amérique. Non, le monde du pilote de ligne ne commence pas à la prévol.

Et il est bien plus compliqué qu’un manuel d’exploitation.

Post Scriptum :

Pilote français aux Etats-Unis—30 ans plutôt

A la suite de cet écrit, j’ai reçu un message d’un ancien pilote de ligne français aux Etats-Unis. Michel était Commandant de Bord à Eastern Airlines. Maintenant à la retraite, il vit à Atlanta. Il m'écrit la chose suivante :

Mon cher Danny, tu ne pourras jamais savoir combien ton dernier article me touche personnellement… La grève de l’Eastern avait mis fin à ma carrière de Commandant de Bord après 26 années avec cette Compagnie… Cette grève enfonça le "Dernier clou" dans le cercueil de notre Compagnie… Je ne fus pas un scab, car 90% des pilotes avaient choisi de supporter cette grève, et "la mort" de l’Eastern était donc certaine… J’en aurais beaucoup plus a te dire avec un mail si tu le désires, mais entre temps je veux t’assurer que toutes mes pensées sont avec toi et ton épouse. Moi aussi, mon cher ami, je suis passé par cette route, et je suis le premier a te comprendre… Ton ami, Michel