PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Une naissance

Mes pas s’accélèrent dans les couloirs de l’hôpital. Je viens de me poser il y a juste une heure, et je suis venu directement de l’aéroport. Je n’ai pas eu le temps de me changer. Je croise des infirmières, des patients, et je sens leur regard sur moi. J’entends mes bottes de vol frapper d’une manière rythmique contre les parquets.

Le coup de fil était arrivé à 1:30 du matin. J'étais en escale à San José, en Californie. D’une main, j’avais décroché le téléphone sur la table de chevet de la chambre d’hôtel. Mes yeux étaient encore fermés. Je me souviens encore des mots exacts, prononcés lentement par le gars à l’autre bout du fil.

"Hi, this is Andrew in Crew Scheduling. Your wife just called. Her water broke; I guess she is going to have a baby." Je l’ai remercié, et j’ai raccroché. Je me suis assis sur le lit. J’ai allumé la lumière. J'étais content que le Planning avait pu me joindre. Bien que je pilote un des avions de transport les plus modernes au monde, l’A319, je vis une vie très simple, sans téléphone portable, sans télé câblée, sans même de connection internet. J’ai juste un ibook équipé d’une carte wireless et j’envoie mes messages lorsque je trouve un hot spot, comme l’aéroport ou l’hôtel.

Chaque vol, chaque escale est à un endroit différent. J’avais dit à ma femme, Gina, d’appeler la compagnie en cas de problème, et ils sauront où me trouver. Crew Scheduling peut même envoyer des messages ACARS qui arrivent directement dans le cockpit de l’avion.

Alors j’ai redécroché le téléphone et j’ai appelé ma femme. La césarienne avait été prévue pour le 9 Septembre, deux semaines avant la "due date" du 23. Donc le bébé a en fait un mois d’avance. Il sera "premature." Je suis à 2000 nautiques de chez moi, deux heures de décalage. Aucun vol ne part avant 6h ce matin. Il sera 8h à Chicago, et je ne serai pas là pour la naissance de mon enfant. Ca c’est la réalité du métier.

Dans la chambre d’hôtel, je tourne en rond. Je pense aussi à ma compagnie, qui a des problèmes financiers. Mon vol est prévu pour ce soir, 21 heures. Notre base d’opérations est à Washington, DC. Si je rentre directement chez moi, ce matin, ils devront trouver un pilote remplaçant ou c’est l’annulation du vol; un pilote qui devra faire une mise en place depuis DC, puis le vol retour.

Pas de problème, me dit Andrew au Planning. Il est 4h30 lorsque je glisse un billet sous la porte de la chambre de mon Captain : My wife is in labor. Took the first flight out. Crew Scheduling is deadheading an FO. —Danny

Un taxi pour l’aéroport m’attend en bas.

Le vol American Airlines était plein, mais United avait quelques places disponibles. A 6h, je me presente à ses pilotes dans le cockpit de l’A319. C’est une espèce de bonus professionnel. Les pilotes de ligne aux Etats-Unis peuvent voyager gratuitement sur n’importe quelle compagnie aérienne s’il y a une place disponible, et si bien sûr, le Captain est d’accord.

Je passe les prochaines 3H45 assis dans la dernière rangée de l’avion. Je bulle un peu. Ces deux derniers jours ont été difficiles. Les orages étaient partout sur la Côte Est, et nous devions faire un aller retour sur la Floride, puis passer la nuit à Charlotte, en Caroline du Nord. Un inspecteur de la FAA avait volé avec nous dans le siège d’observateur du cockpit pour le vol retour sur DC. J'étais pilote en fonction pendant l’inspection, et mon captain avait la radio, demandant constamment, au centre de contrôle, des déviations autour des cumulonimbus.

J'étais sorti hier soir avec mon équipage à San José. San José est la capitale de la Silicon Valley. D’ailleurs, notre hôtel est près des QG de Yahoo et d’eBay, et pas loin non plus de Google et d’Apple. Tu sais que t’es dans la Silicon Valley lorsqu’il y a des distributeurs automatiques d’iPods et d’iPods mini à côté des distributeurs de coca dans l’hôtel. Puis à 1H30 le téléphone avait sonné.

Ces 3H45 de vol en passager m’ont permis de beaucoup réfléchir. Je calcule que le bébé devrait être né maintenant. Et je suis dans les cieux.

A l'âge de 31 ans, et avec plus de 6000 heures de vol, dont plus de 1000 heures en Commandant de Bord sur jet, et plus de 600 en tant qu’instructeur PL sur Jetstream 41, j’ai vécu pas mal d’histoires dans le ciel.

Je ne fus jamais autant épaté que dans le ciel, je ne fus jamais autant inquiet que dans le ciel. Chaque jour, chaque vol, le ciel m’enseigne quelque chose. Je ne m’en lasse jamais. La première fois que j'étais aux commandes d’un avion, ce fut à l’Aéro Club d’Alsace, dans un Cessna. J’avais 15 ans.

A 31 ans, j’aime le ciel avec toujours autant de passion.

Et après avoir parcouru 2000 nautiques et deux fuseaux horaires, j’arrive enfin devant la chambre D121 de cet hôpital immense—la chambre de ma femme. Je toque. J’ouvre doucement. Tout le monde est en bonne santé. Dans ces moments-là, je ne peux qu'être croyant.

L’infirmière est en train de prendre la température du bébé, c’est un garçon. Il est beau. Il pleure, mais il est okay. Puis, je le prends dans mes bras, et je le mets près de mon corps, près de ma poitrine, juste sous les ailes de ma chemise. Je tiens mon bébé contre mon uniforme, sa tête sous l’insigne du personnel navigant. Et il s’arrête de pleurer, comme s’il avait senti ma présence. Il s’endort.

Il est beau.

Il s’appelle Skye.