PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



L'état du secteur aérien

C’est à travers les événements du 11 Septembre 2001, ou les désastres en Louisiane plus récemment, qu’on dit que la faiblesse des Etats-Unis est exposée. Mais en tant qu’immigrant français et spectateur, je m’aperçois que ces tragédies ont montré non la faiblesse mais la force des américains.

Dans ce pays ultra-compétitif où l’argent est comme l’oxygène, les donations se comptent maintenant par millions. Partout aux Etats-Unis, les gens s’arrêtent de travailler et se portent volontaires, se transformant en bons samaritains. Les accablés sont aidés. Des vies sont sauvées. Des familles sont nourries, habillées, et hébergées. Et des miracles se produisent. Ca, c’est la vraie force d’une nation.

L’arrivée à vue sur la piste 28R de San Francisco était impressionnante. On arrive à un angle d’une vingtaine degrés de l’axe de piste, au dessus de la baie. Je suis en descente vers 1900 pieds, PA déconnecté, autothrust engaged. 210 noeuds. Je rejoindrai l’axe une fois au-dessus du Pont San Mateo, juste à 6 nautiques du seuil de piste. Les arrivées sur la piste 28L convergent vers notre finale et l’espacement est au minimum. On suit un "Heavy Triple-7," bref un Boeing 777, et je réduis ma vitesse. Un "wide-body" crée des turbulences de sillage assez importantes.

Les turbulences ne sont pas dûes à la taille du moteur mais à la portance créée par l’aile, et donc au poids de l’avion. A vitesse réduite, en approche, un avion doit augmenter son angle d’attaque pour voler, ou sortir les volets pour changer la courbure de l’aile. L’avion doit compenser pour cette perte de portance induite lors de la réduction de vitesse. Cette portance génère des turbulences de sillage. Les pilotes d’American Airlines qui se sont tués dans le Queens à New York en Octobre 2001 avec 260 passagers à bord sont un véritable témoignage du danger créé par ce phénomène invisible.

Je vois les lumières qui délimitent la baie surpeuplée de San Francisco ce vendredi soir. Avec les autothrusts engagés, j’affiche une vitesse sur le flight control unit, et la poussée suit. Les manettes ne bougent pas. Il faut savoir anticiper, car l’avion ne décélère pas tout de suite. Tu ne conduis pas une voiture, tu pilotes un jet, et l’inertie n’est pas négligeable. On gère tout ça. Je décide de réduire mon taux de descente pour rester au-dessus des turbulences éventuelles. Je briefe le Captain. Il acquiesce. J’appelle les volets 1. J’ajuste une dernière fois mon siège et je suis paré. Mon instructeur d’aéro-club aurait été fier.

Mon premier instructeur, qui s’appelle Jean-Claude, était un pilote de ligne. Il enseignait à l’Aéro Club d’Alsace bénévolement le week-end ou lorsqu’il avait des jours de congés. Le bénévolat, c’est sûrement un truc que je ne pourrais jamais expliquer aux gars qui ne sont pas dans le secteur aérien. C’est un truc qu’on fait, nous pilotes, car c’est un peu la gratitude qu’on a de voler. On rend à la société ce que la société nous a donné. Il y a un instinct de mentor qui caractérisent chaque pilote.

J’essaie de "rendre" moi aussi. Chaque semaine pendant une année scolaire, j'écris une carte postale à des écoliers d’une école élémentaire aux Etats-Unis. Ils ont une carte du pays au tableau, et ils doivent repérer mes escales. Je leur parle de mon boulot; je leur parle de ce que j’avais appris à l'école, de la géographie, de la physique, et de ma passion pour le travail aérien. Ils me posent des questions par email : Est-ce que les avions ont des essuie-glaces ? Et quelle est ta couleur préférée ?

Bien sûr, c’est l’Amérique, il ne faut pas l’oublier, et donc le Marketing Department de ma compagnie est ravi—c’est de la pub gratuite. Pour eux, chaque carte est une affiche publicitaire qui touche indirectement les parents, et des trentaines de familles. La compagnie voulait me rembourser l’argent pour les cartes et les timbres. J’ai évidemment refusé.

Dans ces cartes postales, je ne parle pas du secteur aérien meurtri par les catastrophes naturelles, le prix du pétrole, et un pays en récession depuis les événements du 11 Septembre. Je ne parle pas non plus du nombre record de compagnies au bord de la faillite, des pilotes licenciés, des retraites annulées. Les compagnies à bas coûts, comme ATA, subissent le même sort déjà connu par les compagnies classiques. Le nombre de nos pilotes dans ma compagnie est allé de 1400 à 600 en moins de deux ans. Avec une femme au foyer et trois enfants, je retiens mon souffle à chaque vague de licenciements dans un pays qui n’a jamais offert de garanties—dans un secteur qui en offre encore moins.

Selon les résultats du dernier trimestre, on calcule que ma compagnie perd en moyenne près d’un million de dollars par jour. Et en finale de nuit à San Francisco, derrière un Boeing 777, c’est un truc que tu choisis d’ignorer.

L’ouragan Katrina a touché directement et indirectement toutes les compagnies aériennes. Le prix du pétrole a créé plus de turbulence qu’un "heavy" en finale. Certains aéroports ont même été à court d’essence. Les comptables des compagnies s’arrachent les cheveux. Notre Chief Financial Officer vient de démissionner. Et moi je retiens mon souffle.

"Flaps 2. Gear down" Je lance à mon Commandant de Bord.

Dans les semaines qui ont suivi le désastre en Louisiane plus d’une douzaine de compagnies aériennes ont fait partie d’une mission d'évacuation—volontairement. Elle fut appelée "mission of mercy" dans le secteur, et même les compagnies les plus touchées économiquement ont participé, telles que United, Delta, American Northwest, Continental. Cette dernière a annoncé qu’elle donnera gratuitement plus de 1000 billets d’avion pour aider les familles à se déplacer. Ces missions de sauvetage coûtent des centaines de milliers de dollars en terme de pétrole, et elles coûtent plus encore en perte de revenus. Essaie d’expliquer ça à un comptable.

J’intercepte l’axe de piste pile au-dessus du Pont San Mateo à 1900 pieds, et je suis à un angle de 3 degrés en descente vers l’aéroport illuminé devant moi. Le Captain égrène la Landing Checklist. La tour nous autorise au poser. J’arrondis l’Airbus en douceur au-dessus du seuil de piste 28R de SFO International, après 5:30 de vol, un sourire aux lèvres.

Notre compagnie, bien qu’elle n’ait aucune station d’opération en Lousiane, a décidé de participer à cette "mission of mercy."

Et le vol Independence Air 5001 a atterri à Baton Rouge le 9 Septembre à 11:29 locale avec 7 tonnes de nourriture, eau, et produits pour bébés. Les pilotes et les employés ont tous été volontaires.

Oui, comme je le disais, l'état actuel du secteur aérien n’a jamais été aussi fort.