PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Pour Marie

J’avais bloqué ce journal pendant quelques mois, car il avait perdu son intimité. Avec des centaines de visites par jour, et un succès malgré moi, ce journal est rentré dans la vie de beaucoup de gens. Merci pour vos messages. J'écris ce journal pour ma famille, et surtout ma fille de 4 ans, Marie. Marie, avant de se coucher, me dit souvent qu’elle veut aller au travail avec moi.

Je me souviens lorsque mon père m’amenait à son bureau. Il était informaticien pour la Caisse d’Epargne, et j'étais impressionné par toutes ces machines, avec leurs écrans monochromes, qui géraient des millions de francs. C'était l'époque de "War Games", et les ordinateurs commençaient à fasciner le public et à lui faire peur en même temps. Je restais à son bureau pendant des heures avec la promesse d’un goûter, un macaron, de la boulangerie d’en bas.

Malheureusement je ne pourrai jamais offrir de tels souvenirs à ma famille. Avec les portes de cockpits verrouillés depuis le 11 Septembre, je ne pourrai jamais partager mon bureau avec ceux que j’aime. C’est un peu triste lorsque tu as travaillé si dur pour être là, et que ta famille a tellement sacrifié pour que tu puisses réaliser ton rêve. Désolé, Marie, mais tu ne pourras jamais aller au bureau avec moi. C’est dommage, car ton père a le plus bureau du monde.

Ce journal est pour toi, Marie :

Aujourd’hui, si tu étais là, tu verrais la préparation d’un vol sur New York Laguardia. Dans la partie avant de la cabine, mon commandant de bord fait son briefing d'équipage. On est à 40 minutes du départ. Les hôtesses écoutent, attentives, tout en arrangeant une dernière fois leur uniforme. Tu vois, je vole avec le même commandant de bord pendant un mois, mais on change d’hôtesses presque chaque semaine. Alors, on doit briefer.

Après s'être tous présentés, on échange des "Didn’t we fly together before?" Tom parle ensuite de la durée du vol, des retards éventuels, et des conditions météo à la destination. Tom a une cinquantaine d’années, et il est presque chauve. Et bien qu’il ait dû faire ce genre de briefing des milliers de fois auparavant, il est très méthodique, et son ton est professionnel. J'écoute, mes yeux balayant le vide de l’espace cabine.

Maintenant pour la mauvaise nouvelle : Il y a juste deux semaines, notre compagnie s’est placée sous la protection de la loi sur les faillites (chapitre 11). Et lors d’une enchère qui aura lieu d’ici le 16 Décembre, certaines parties de notre compagnie seront revendues au plus grand offrant—s’il y en a un.

Sinon, on fermera les portes probablement au mois de Janvier. La compagnie nous a dit qu’elle a assez de cash pour payer les employés pendant les 60 prochains jours. On veut y croire, tout en évaluant nos options qui se minimisent chaque semaine. Ca sera un hiver long pour les membres d'équipage, surtout les PL, dont le marché est saturé par des milliers déjà licenciés.

Le Captain finit par un "any questions?" On secoue la tête, pas trop bavards.

Après avoir déposé ma sacoche de vol, je m’assois dans la place droite du cockpit, je tire la tablette vers moi. Un signe du pouce est donné à l’agent d’embarquement. C’est parti.

Le Captain accroche sa veste et s’assoit. Il me donne une partie de la "release", les trois dernières pages où je peux trouver les informations concernant nos données de performance — la masse maxi avec la température et la pression actuelle, suivie des vitesses V1, VR, et V2 pour chaque poids et chaque piste, et enfin leur procédure d'évitement d’obstacle en cas de panne moteur après V1.

Dans cette ambiance de prévol, les problèmes financiers paraissent bien loin. Je connecte mon télex et je sors mes cartes Jeppesen que j’accroche sous ma verrière. Chart 10-9, Airport Diagram, Washington-Dulles.

Je fais ma préparation avec une économie de gestes. Un coup d’oeil à ma montre, et je constate que l’ATIS va être remis à jour dans une dizaine de minutes. Alors, je décide de commencer à remplir le formulaire de devis de masse et centrage. On gardera une copie de ce formulaire avec nous. L’autre, la "crash copy", restera au sol en cas d’accident, après décollage. Je prendrai l’ATIS un peu plus tard.

Après l’initialisation du FMS, la petite imprimante de la console centrale de l’Airbus crépite en silence, et la clearance IFR se matérialise. Je prends alors le papier, affiche le code transpondeur, et la fréquence de départ. Je vérifie. Quand tu décolles de la capitale d’un pays dont le président s’est proclamé le "war president", se planter de code peut avoir des conséquences indésirables, to say the least.

Après une dernière revue de la clearance, je jette un "we’re as filed, Tom". Il me remercie, et il continue à programmer le plan de vol. Maintenant que le silence est rompu, il décide de demander si j’ai passé un bon week-end. Je lui réponds brièvement tout en ajustant mon télex sur mes oreilles. On appelle "week-ends" nos jours de congés, même si les nôtres, ce mois-ci, sont de Lundi à Mercredi.

Le sujet sur l'état financier de notre compagnie est soigneusement évité, et il le sera jusqu'à l’altitude de croisière.

La bonne nouvelle : les sondages sont enfin sortis, et les résultats sont impressionnants.

En ce qui concerne les meilleures compagnies aériennes aux U.S., Market Metrix nous a offert la seconde place en matière de "customer satisfaction". Les Majors comme Delta, American, US Airways, United, et Northwest ne sont même pas dans les 10 premiers. On est également classé numéro 3 par Travel + Leisure’s World’s Best Awards, et on est dans les top 5 par Zagat, un des organismes de recherche les plus réputés du pays. Nos employés sont incroyables.

Le numéro 1, JetBlue, a des télés dans chaque siège. Nous on n’a rien. On est numéro 2 grâce à la qualité des employés qui se battent chaque jour pour remettre de l’humanité dans le transport aérien. Je suis fier d’avoir travaillé avec ces membres d'équipage. Ils ont créé une des meilleures compagnies aériennes du pays même si pour Wall Street, on est toujours un échec. Gordon Bethune, ancien PDG de Continental a dit : "Define success the way customers do". Pour moi, ma compagnie est un véritable succès.

Voilà, Marie. J’espère que tu aimes ce journal, et je suis désolé de ne pas pouvoir t’amener à mon bureau, car il est vraiment beau. L’arrivée sur New York fut, encore une fois, magnifique.

Mes jours de pilote de ligne sont peut être comptés. Mais si j’avais le choix, au lieu de te montrer le cockpit de mon avion, je préférais te présenter aux gens avec lesquels j’ai eu le privilège de travailler.

C’est d’eux dont je suis le plus fier.

Post Scriptum :

Réponse de mon père :

A la suite de cet écrit, j’ai reçu un email de mon père que je voulais mettre ici.

J’ai lu ton superbe texte, qui fera plaisir un jour à Marie lorsqu’elle le lira. Il m’a d’abord fait plaisir, car si je me souvenais bien t’avoir amené à mon bureau (parfois avec ton copain dont j’ai oublié le nom), j’avais oublié l'épisode du macaron, qui était (et reste) ma pâtisserie favorite. D’ailleurs depuis 3 ou 4 ans, s’est ouverte en bas de mon ex-bureau, une pâtisserie qui ne vend que des macarons, à tous les goûts et fabriqués sur place. Les employés en distribuent gratuitement aux touristes qui passent, pour les leur faire goûter ! Mais tu as une bonne mémoire et je t’en félicite. J’avais d’ailleurs amené [ton frère] à mon bureau, la première fois, alors qu’il devait avoir 4 ou 5 ans, je ne lui ai pas montré d’ordinateurs, car les PC n’existaient pas à l'époque, mais nous avons fait plein de photocopies de ses mains et de son visage (je les aies encore). Le soir, alors que nous partions en bus avec un groupe pour faire du ski pour un voyage qui devait durer la nuit, Laurent qui était assis à coté de moi m’a dit : "Papa, j'étais content d'être à ton bureau !", puis il a pris son pouce et s’est endormi. La spontanéité de l’expression de cette appréciation m’a surpris. Et pour que Laurent l’exprime, il devait vraiment être content ! ! Moi aussi, je me souviens que mon père m’avait amené la première fois à son bureau alors que je devais avoir l'âge de Laurent. Il n’avait rien de spécial à me montrer, mais m’a installé à une table, puis il m’a donné une feuille blanche et tout un stock de tampons et il m’a montré comment m’en servir, c’est à dire comment tenir le tampon dans la main pour ne pas tamponner "à l’envers". Et j’ai passé ma matinée à remplir cette feuille avec tous les tampons que je trouvais, et Dieu sait s’il pouvait en avoir dans l’administration où travaillait mon père ! ! Il faut en conclure que le bureau du "Père" est quelque chose de mythique pour un enfant, et à force d’en entendre parler, son souhait est d’y aller pour en faire connaissance… —Papa