PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



Fortune favors the bold

Les lettres de licenciements pour tous nos membres d’équipage avaient été envoyées la veille de Noël. L’annonce concernant la fermeture définitive de la compagnie, elle, a été faite à travers un communiqué de presse, un jour après le Nouvel An. Aujourd’hui le 5 Janvier, c’est l’anniversaire de ma femme. C’est aussi le dernier jour d’opérations pour Independence Air.

Happy Birthday, Gina.

On me demande souvent comment il faut faire pour devenir pilote.

Ah, devenir pilote, c’est facile, tu vas à l’école. Etre embauché, ça c’est une autre histoire. Cette histoire relève sans doute un peu de la chance, une chance qu’il faut aller chercher, cultiver, et reconnaître lors des hasards heureux, et oublier lors des hasards malheureux.

Il y a une expression aux Etats-Unis que j’aime beaucoup : "fortune favors the bold." La chance sourit à l’audacieux. Je crois en ça. Je crois que la chance est comme un champ. La moisson peut être bonne ou mauvaise, encore faut-il avoir semé. Et il faut savoir encore semer quand on n’a rien récolté.

A l’heure où j’écris ces lignes, des centaines de pilotes avec des milliers d’heures de vol rejoignent la cohorte de ceux qui s’étaient déjà faits licencier par notre compagnie juste un an plutôt.

Ceux qui sont licenciés les premiers (les pilotes avec le moins d’ancienneté) sont aussi les premiers à retrouver du boulot. L’inconvenient, en fait, d’avoir de l’ancienneté dans une compagnie qui fait faillite, c’est que tu es le dernier à partir, le dernier à chercher un emploi. Le dernier après les pilotes d’American, Delta, United, USAir qui ont été également licenciés à tour de bras depuis le 11 Septembre 2001.

Tu te pointes quatre ans plus tard. Quatre ans trop tard, dans une période qui a été décrite comme la pire de l’histoire du transport aérien aux US.

Alors comment devenir pilote, tu me demandes ? Après 6000 heures de vol et 4 qualifs de type, je ne sais pas moi-même. Mais avec un peu d’audace, tu auras de la chance. Remember, fortune favors the bold.

C’était vendredi soir à Washington-Dulles, je rentrais chez moi à Chicago, en passager. Fatigué et démoralisé. Le vol était plein, le départ imminent, et comme d’habitude, la porte d’embarquement était à l’autre bout du terminal. Je n’avais pas envie de courir en uniforme. Je voyageais en stand-by, et il n’y avait aucune garantie qu’il y ait un siège de libre. Le prochain vol sur Chicago partait dans deux heures seulement, et il était à moitié plein, selon les ordinateurs de la salle d’équipage.

Mais au dernier moment, je vis mes pas s’accélérer, et je me retrouvais devant la porte d’embarquement A5, juste quelques minutes avant sa fermeture. La personne derrière le guichet me donna le dernier siège disponible, le siège 12B. Le siège qui changea ma vie.

Le vol était terrible, et à mi-chemin, l’avion fit demi-tour. Problème du système de dégivrage selon le Captain. Puis, les passagers se retournèrent vers moi, en me jettant un regard. Le genre de regard que seuls les passagers savent faire, mi-inquiet, mi-agacé. J’étais en uniforme, et ils voulaient des explications.

Alors j’expliquais, lentement, en choisissant mes mots. Je m’excusais au nom de la compagnie, bien sûr. "Obviously this is not how we want to run an operation," je leur disais. "But safety is the number one priority..."

Certains visages se détendaient. Les questions s’enchaînèrent.

Puis, je decidais d’entamer une conversation avec la personne assise à coté de moi. Il s’appelait Tim, il travaillait également pour une compagnie aérienne. Il rentrait chez lui, et je me disais, pas con, le mec, de ne pas voyager en uniforme.

Après un retour à Washington et un changement d’avion qui dura presqu’une heure, je profitais pour expliquer aux passagers ce "petit" problème technique. Un cours d’aérodynamique, des excuses supplémentaires. Certains étaient enragés, d’autres complètement ignorants. J’avais une patience d’enfer. Et je ne savais même pas pourquoi je faisais ça.

Notre compagnie était sous Chapitre 11, on perdait un million de dollars par jour. La fin était proche, très proche. On avait maintenant plus besoin d’investisseurs que de passagers. Des investisseurs avec des gros porte-monnaies.

Ces investisseurs ne seront jamais venus.

Je me retournais vers Tim. On parlait de tout et de rien, de la politique, du secteur aérien, et de notre boulot. On arrivait même à plaisanter. Il trouvait les employés d’Independence Air très bons. Meilleurs que ceux de United et American. Je souris, satisfait.

Tim travaille pour Maxjet, une compagnie qui fait du New York-Londres sur 767, configuré 100 % classe affaires. 102 sièges au lieu des 245 standards sur cette machine. Les sièges sont tous en cuir, les hôtesses sont belles et nombreuses, le champagne coule comme si c’était de l’eau, et les repas sont servis sur de la porcelaine de Chine. Je l’écoutais, admiratif.

Un rêve de gosse.

Les pilotes ont en moyenne 10.000 heures de vol, des anciens de TWA et Delta aux cheveux gris, qui ont croisé l’Atlantique plus d’une centaine de fois.

Enfin il sortit sa carte de visite de sa poche qu’il me tendit. Je n’en croyais pas mes yeux. Tim n’était pas qu’un pilote. Il était le chef pilote de la compagnie, et c’est pour ça qu’il ne portait pas l’uniforme. Avec un sourire digne des meilleurs feuilletons americains, il dit : "Give me a call."

Je vois son adresse email au bas de la carte. Je dis : "You’ll have my résumé by Monday."

Voila un peu comment tu deviens pilote. Certains disent que j’ai eu beaucoup de courage pour être parti réaliser mon rêve. Je dis que j’ai juste eu un peu d’audace.

Et beaucoup de chance.