PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Chevaliers du ciel

Je suis dans une base désaffectée du Nouveau Mexique, pistolet automatique à la hanche. Le soleil tape fort et mes lèvres sont sèches. On est une vingtaine de pilotes de ligne sur un champ de tir à suivre une formation anti-terroriste. A ma gauche, un pilote Boeing 737 de Southwest, à ma droite un copi 757, United.

On porte tous un casque, des lunettes de soleil, et un H&K 9 mm de fabrication allemande, qui, depuis une semaine, est devenu notre meilleur ami. On tirera plus de 1000 cartouches avant de l’emporter avec nous dans les cockpits de nos jets. Je me tiens prêt, une main sur la housse, en essayant de recréer ma meilleure imitation de Clint Eastwood.

Les cibles en carton vont apparaître d’une seconde à l’autre. Dans ce prochain exercice, on devra tirer 3 balles, faire un changement de magasin, et en retirer 3 autres. Les cibles devant nous apparaîtront pendant 12 secondes, puis se replieront.

Un vent léger vient de se lever, et la voix dans les haut-parleurs derrière moi annonce : "Gentlemen, watch your threat." Pour la dixième fois, je passe ma langue sur mes lèvres.

Mes jambes tremblent un peu, et je ne sais pas si ce sont les deux heures par jour d’arts martiaux qu’on a eues, ou si ce sont les simulations dans le Boeing 727.

Il y en a trois garés dans le désert, réservés uniquement à la simulation d’attaques terroristes. Les pistolets sont bien sûr armés à blanc, mais les combats, eux, sont réels. Je m’en sors avec quelques bleus, et beaucoup de chance. Dans mon groupe de six pilotes, un s’est vu casser la mâchoire, un autre s’est ouvert le crâne dans un cockpit remplis de boutons, d’interrupteurs, et de leviers.

Bienvenue dans ma vie--la vie d’un pilote de ligne aux Etats-Unis. Une vie bien différente de celles de mes collègues à Air France. Pendant qu’ils arment leurs auto-manettes ou leurs centrales inertielles à la prévol, j’arme mon H&K automatique, une balle dans la chambre.

Une autre différence est le fait qu’il n’y a pas d’Ecole Nationale d’Aviation Civile ici, qui forme des pilotes de ligne. Aucun pilote n’a accès au cockpit d’un jet sans avoir monté des milliers d’heures de vol auparavant. On commence en aéro-club où on fait de l’instruction. On gagne peu d’argent et on mange des pâtes pendant plusieurs années--à la tradition "self-made man" américaine. Puis c’est le bimoteur, et enfin du turbo-prop, si on a la chance d'être embauché dans une compagnie régionale.

J’ai fait mes dents dans l’Air Ambulance. Je sillonnais par avion les réserves apaches et navajos d’Arizona, la nuit et le jour. Le pilotage était difficile, à cause du relief et des manques de repères et balises radio pour la navigation. Je me souviens des choix impossibles entre un orage à 12 heures, et un bébé apache à moitié mort, juste derrière. Du cockpit de mon Jetstream 31, je slalomais entre les montagnes et les orages, au-dessus de ce Far West.

Oui, pendant pas mal de temps, j’ai eu le droit de jouer aux Indiens. Et maintenant que je suis dans la ligne, je joue aux cowboys.

Gentlemen, watch your threat…