PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



L'épouse du pilote

Il est 00:38 TU, 20:38 locale, on est à 37.000 pieds. On vient de décoller de New York, il y a un peu plus d’une heure et demie. Mon ordinateur portable est sur les genoux, pilote automatique branché. On est en contact avec Moncton Center, centre de contrôle canadien, et dans un peu plus d’heure, on prendra notre clearance océanique pour une traversée à 39.000 pieds. Le badin est sur Mach 0.80. Ca turbule un peu—intermittently—mais le seat belt sign est sur off.

Je suis le pilote en fonction sur cette étape, donc le Captain fait la radio. J’ai fait le décollage à New York, dans le coucher de soleil, piste 31L. Virage à gauche, en manuel, avant le centre ville et l’Empire State Building, direct Canarsie VOR. C’était l’heure de pointe pour les heavies à New York, et on avait fait 45 minutes de roulage.

Boston est bien derrière nous. On est en train de longer la côte québécoise. On vient de passer travers Montréal, qui se trouve maintenant à 400 Nautiques et à nos 8 heures. Le soleil se couche lentement à gauche. Il fait déjà nuit à droite. Puis, le soleil se relèvera lorsqu’on atteindra les côtes d’Europe. Bientôt, on aura quitté cette terre d’Amérique, et on sera « feet wet ».

Je pense à Gina, qui est à Chicago avec nos trois enfants. Pour la petite histoire, j’ai épousé Gina à l’âge de 21 ans, après ne l’avoir connue que depuis 3 semaines. Je n’avais pas d’argent mais beaucoup d’ambitions. C’est ce feu dans mes yeux qui l’a, je crois, beaucoup séduite. Je savais déjà ce que je voulais à 200 %. Je savais aussi que les cockpits aux Etats-Unis n’étaient pas remplis de gens brillants, mais de gens têtus.

Ca fait plus de 10 ans qu’on est mariés, et on est toujours aussi amoureux. Notre troisième enfant est né il y a juste 8 mois. Et même si Gina ne l’admettrait jamais, je lui dois mon succès dans l’aviation.

Ah, l’épouse du pilote ! Je pense que d’instinct les femmes se méfient des hommes à vocation, et cependant elles ont pour les pilotes cette étrange attirance. La maîtresse du pilote, celle qui crée passion et tourment, plaisir et crainte, c’est son avion. Gina m’a un jour avoué que c’est elle, la maîtresse, et que j’ai toujours été marié à l’aviation. Maybe.

Elle a sans doute raison. J’ai commencé à faire de l’avion à l’âge de 16 ans dans mon Alsace natale. Et aujourd’hui, il est vrai que c’est à cause de cette aviation, que je rentre trop tard, portant son parfum d’huile, et sentant encore ses vibrations dans mes reins. C’est dans le corps d’un avion que je me révèle, c’est entre mes mains que l’appareil prend son sens. Je domine chaque avion avec fragilité et humilité, et chaque qualification de type est comme une nouvelle conquête. Mon premier instructeur, un jour, m’a confié : « Si tu es doux avec ton avion, ton avion te le rendra. »

Mais j’en ai rencontré beaucoup de femmes de pilotes, et certains de mes collègues ont des femmes bien jalouses. Car l’épouse d’un pilote doit accepter, en silence, l’angoisse des départs tendus, et des retards et des absences, qui ne sont que des retards prolongés. Elles doivent aussi accepter un univers incommunicable, une vie où le quotidien le plus banal est à la frontière du rêve. Mais un univers qui très souvent les exclut.

Il faut alors se méfier des mantes religieuses qui réduisent leur mâle au niveau de leurs ambitions ménagères. Elles sont les gardiens d’un camp, confortable, mais elles n’ont pas les espérances que les pilotes caressent. Le choix d’une compagne est aussi important que le choix de sa vocation.

Et pourtant, le métier de pilote de ligne est un métier de femme, car ce sont elles qui sont attentives au plaisir des autres, et qui sont sensibles à chacune de nos limites.

Ce sont elles qui n’oublient jamais l’heure de la tétée ou du biberon, et donc n’oublieront jamais une action vitale. Ce sont elles qui ne s’estiment pas non plus suffisamment surdouées pour griller les limitations de vitesses et les feux rouges. Ce sont elles qui lisent les notices de la machine à laver avec reconnaissance pour les ingénieurs qui l’ont conçue. Ce sont elles, qui, à la fin d’une journée harassante, s’éveillent encore au moindre cri, et, sans une plainte, pansent et consolent. Oui, les qualités d’un bon pilote de ligne sont dans la nature même des femmes. Pourtant ce métier est encore gardé par des brutes galonnées.

Grâce à la technologie, on ne se bat plus aux poings contre la turbulence, et l’on « n’arrache » plus notre avion avec son ventre et des biceps. Tu peux lever les 60 tonnes d’un A319 avec un mini-manche. Le B767 que je pilote peut se piloter avec deux doigts—comme une aiguille à tricoter. Ces avions-là ne se pilotent qu’en douceur.

On arrive maintenant sur VIBDI, un des points d’entrée sur l’Atlantique Nord. On va bientôt sortir les cartes, les crayons, et les règles. Sous peu, on va perdre la VHF et les VOR. Les contrôleurs de Gander vont perdre notre couverture radar. On affichera « 2000 » sur le transpondeur, et la navigation commencera.

L’autonomie de ce portable n’est pas aussi grande que celle de mon 767, donc je vais bientôt le fermer. J’enverrai ce billet une fois arrivé à Londres. Si l’aviation est mon épouse, alors je m’apprête à partir en croisière avec elle. Cette nuit, elle et moi partagerons un coucher et un lever de soleil à des kilomètres d’altitude.

Quant à Gina, je la reverrai dans deux jours—s’il n’y a pas de retard. Elle remonte, un peu, une horloge qui ne bat pas à son rythme. Lorsque je lui parlerai du Groenland, et des étoiles, et des décollages dans le soleil, elle m’écoutera, avec une patience d’enfer, en taisant ses vrais problèmes.

Et sans le savoir, elle m’aura appris à être un meilleur pilote.