PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Insomnie

Je me tourne plusieurs fois dans mon lit. J’allume enfin la lumière. Il est 5:30 à Londres. 23:30, heure de Chicago. Je m’étais couché à 1:30 du matin, heure locale, 19:30 pour mon corps. Ca fait 4 heures de sommeil seulement. La vie d’un pilote long-courrier…

Je viens d’allumer mon ibook, et je décide d’écrire un peu.

Je pense au tennis. J’adore le tennis. C’est un sport que je fais depuis l’âge de 8 ans. Au tennis, on dit qu’il est plus facile de devenir numéro un que de le rester. Après tout, il y a toujours un joueur qui est plus jeune, plus fort, plus rapide, et qui est prêt à te détrôner.

Le tennis me rappelle souvent mon métier. J’étais dans la salle d’équipage de New York vendredi soir. J’étais arrivé un peu en avance d’une mise en place de Chicago. J’étais seul—ou presque. Deux femmes étaient en train de discuter, à quelques mètres de moi.

Le vol en provenance de Londres arrivait dans moins d’une heure, et, à bord, deux hôtesses allaient être renvoyées. Les deux femmes qui discutaient étaient des superviseurs. Elles revoyaient ensemble la manière dont ces hôtesses seront mises à la porte—ou "fired," comme on dit ici. Bien sûr, ça se passera sur le champs, juste quelques minutes après que celles-ci débarquent de l’avion.

La voix sera calme, une explication sera fournie. Il y aura un regard, une pause, un "I’m sorry." Il y aura aussi un air semblant de compassion, peut être une poignée de main. Puis, on lui demandera de prendre ses affaires, de rendre son badge, et de quitter les lieux dans les plus brefs délais—une scène digne de Jerry Maguire.

Les lois aux Etats-Unis permettent aux compagnies d’embaucher et de débaucher "at will," à volonté. Et comme les assurances médicales sont généralement fournies par les employeurs, lorsqu’on perd un boulot, on perd plus qu’un chèque à la fin du mois.

Les pilotes se font aussi renvoyer sans préavis. Bien que ma compagnie soit très jeune, c’est déjà arrivé plusieurs fois. Ces pilotes n’avaient pas forcément compromis la sécurité, mais avaient exprimé des opinions qui n’étaient pas partagées—motif suffisant aux US pour se trouver à la rue.

Personne n’est épargné. Même notre PDG est sous pression. Malgré notre croissance, ces 10 derniers mois, les résultats n’étaient pas assez bons. Notre PDG s’est fait virer juste avant les fêtes de fin d’année. On a simplement reçu un email, un matin, nous informant de sa "démission." Un emploi ici, ce n’est pas vraiment un emploi, c’est juste une opportunité—ou un match de tennis.

Alors tu profites de la vue à 39.000 pieds. Tu profites du coucher de soleil, et du lever de soleil, et des étoiles, et du Groenland, et de New York, et de l’Europe. Tu déconnectes le PA pour faire une longue arrivée en manuel, au-dessus de la baie de New York. Et tu dégustes.

Tu réajustes ton siège, tu baisses les lumières du cockpit. Tu regardes dehors, et tu admires. Tu es peut-être numéro un, mais tu sais qu’il y a plein de trucs qui peuvent te détrôner : une mauvaise visite médicale, une mauvaise économie, un secteur hyper-concurrentiel, des terroristes. Même une différence d’opinion.

Quant à ma fatigue et à mon manque de sommeil, je crois que je ne suis pas seul. Aux Etats-Unis, c’est dur de bien dormir.