PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Las Vegas

Il est 18:30 locale et il fait 42°C. Je suis assis en place droite du 767-200 ER. On est au parking du terminal international à faire la prévol d’un vol de 10:12 à destination de Londres. Il fait chaud. Très chaud. Las Vegas au mois de Juillet, c’est l’enfer.

On ne prend plus l’ATIS par la radio, mais on la reçoit sur notre ordinateur de bord à travers un système qui s’appelle ACARS. On a même une imprimante. Papier dans la main, je lis au Captain l’ATIS "Hôtel" qui informe entre autre : "Expect indefinite delays for runway 7 Departure."

On est lourd aujourd’hui et la piste en service, la 25R, ne nous permet seulement de décoller qu’avec 323884 livres, selon nos données. Décoller contre QFU, sur la piste 7L, nous permettrait de décoller avec plus de poids à cause d’un relief moins important, en cas de panne moteur à V1. On envoie un message à notre Dispatcher, qui était déjà au courant de la situation. Une réponse arrive sur nos écrans. Il dit qu’il a déjà appelé la tour pour l’informer d’un décollage eventuel piste 7L. Il y aura des retards.

On attend les poids définitifs, et je vois les agents d’opérations en bas autour de l’avion. Ils sont en shorts et en tee-shirts à "s’exhauster" dans cette chaleur infernale. J’ajuste l’air conditionné dans le cockpit et je me branche sur 118.0, qui est la Clearance Delivery. Il y a un pilote sur la fréquence qui ne sait pas s’il peut se conformer aux altitudes de départ du SID--à cause des tempés. C’est un pilote DC10 pour FedEx. Il fait chaud et le STAAV3 Departure t’oblige à croiser des points à 5000, 6000, 13000, et 17000 pieds tout en faisant un 180 degrés au décollage. Je prends la Clearance pour Londres et remercie le contrôleur. Stéphanie, la chef de cabine entre dans le cockpit. Je commande un coca avec des glaçons.

Si on décolle piste 25R ça sera un départ vers l’Ouest avec un soleil juste sur l’horizon et une visi quasi nulle. C’est un désert complet autour de Las Vegas, un désert aveuglant. Il y a des pierres, du sable, et des cactus. Il y a sûrement aussi des serpents et des scorpions. Lorsque j’ai fait ma formation de pilote en Arizona on m’avait prévenu des dangers du désert. On survivrait peut être si on devait se vacher en Cessna. Mais on ne survivrait sûrement pas le désert.

On est limité par la chaleur et le relief, mais on est aussi limité par le fuel. On a 117 mille livres d’essence, le minimum au décollage pour cette nav c’est 115. Des orages sont prévus à Londres. Les 2 mille livres d’essence supplémentaire sur une nav de plus de 10h, avec des retards éventuels au départ et à l’arrivée, ce n’est pas de trop.

On a finalement nos "numbers" et on sera 400 livres trop lourd pour la piste 25R. On décide de la prendre quand même au lieu d'être retardé pour le contre QFU. On doit "brûler" au moins 400 livres au roulage. Ces Pratt et Whitney JT9D consomment près de 10 mille livres par heure en croisière. Ca sera un décollage "Pack Off".

Je mets mes lunettes de soleil. J’ajuste mes sangles. C’est sombre dans le cockpit. C’est aveuglant dehors. Je lis la checklist après démarrage, roulage, et avant décollage. Notre Relief Officer assis dans le jumpseat, prend le téléphone de la console centrale et demande aux hôtesses de s’assoir. On fait un QA (quick alignment) de nos IRS avant le décollage. "We’re ready," J’annonce à la tour. Le départ dans le coucher de Soleil va faire mal.

On est aligné 25R et le Captain avance les manettes. A 1.10 EPR il commande "N1", et j’appuie sur le bouton sur le Flight Control Unit que j’arrive à peine à deviner. J’annonce "EIGHTY KNOTS". Notre vitesse de rotation sera 158 noeuds, soit 292 km/h--on bouffera beaucoup de piste. Les lumières des casinos défilent sur ma droite. Il est 19:30, et la ville s'éveille. Je peux imaginer la foule de gens débarquer sur le boulevard. Las Vegas, pour certains, c’est un véritable paradis.

Pour nous pilotes, c’est l’enfer.