PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Oh Danny Boy

La musique de la page d’accueil s’appelle "Danny Boy". C’est la musique d’une chanson traditionnelle irlandaise qui est aussi connue que l’hymne national.

C’est une chanson triste dont les paroles parlent de Danny--un jeune homme qui s’apprête à quitter son pays. On ne sait pas si cette chanson est chantée par sa mère, son père, ou son amour. On ne sait pas non plus si Danny part à cause de la famine ou part à la guerre. On sait juste qu’il part très longtemps et très loin--une histoire typiquement irlandaise.

Oh Danny boy, the pipes, the pipes are calling/From glen to glen, and down the mountain side/The summer’s gone, and all the flowers are dying/'Tis you, 'tis you must go and I must bide.

But come ye back when summer’s in the meadow/Or when the valley’s hushed and white with snow/'Tis I’ll be here in sunshine or in shadow/Oh Danny boy, oh Danny boy, I love you so.

La fin est encore plus triste :

And if you come, when all the flowers are dying/And I am dead, as dead I well may be/You’ll come and find the place where I am lying/And kneel and say an "Ave" there for me.

Mon nom de famille est italien. Mon arrière grand-père est né exactement 100 ans avant moi, en Sicile. Il était pêcheur, et il était tellement pauvre qu’un jour il a décidé de tout quitter pour l’espoir d’une vie meilleure. Il a pris son bateau. Il a traversé la Méditerranée et il a accosté en Algérie--à l'époque un territoire français. Lorsque je pense à cette histoire, je peux presque entendre les notes de Danny Boy.

Ma grand-mère maternelle est allemande. Je viens d’une longue lignée de paysans allemands, et je fais partie de la première génération qui ne soit pas née dans la ferme de Kaiserswalde, en Prusse Occidentale.

Mon grand-père--son mari--a été envoyé sur le front russe. Il a survécu au massacre, mais n’a pas survécu les goulags sibériens. Les soldats russes sont ensuite arrivés en Allemagne et ont persécuté ses habitants, dont ma grand-mère, maintenant veuve et vulnérable avec trois enfants en bas-âge.

Sa vie de paysanne est passée d’une dictature à une autre. Les persécutions par les Russes l’ont poussée un jour à quitter sa famille, ses amis, et la terre de ses ancêtres. Elle a pris le risque énorme de fuir vers l’Ouest avec trois enfants. Et sa fille un jour rencontra mon père, un soldat français au nom italien.

Je n’avais que 20 ans lorsque je débarquai dans le nouveau monde, une valise à la main et des yeux brillants. La France était trop petite pour mes rêves, et je savais exactement ce que je voulais.

Je suis maintenant au niveau 360 au-dessus de l’Atlantique Nord, au 20 Ouest, mon portable sur les genoux. Mon vol Londres-Las Vegas s’achèvera dans pas moins de 8 heures. Je suis le pilote en fonction, et je me réjouis de l’arrivée en manuel sur Las Vegas--le Grand Canyon sur la gauche.

On est Jeudi, et ça fait depuis Dimanche dernier que je n’ai pas vu ma femme et mes enfants. Je les reverrai demain après-midi s’il n’y a pas de retard. Dimanche, Gina m’avait accompagné à l’aéroport, mes trois enfants assis sagement à l’arrière du mini-van. Ils ont 7 ans, 6 ans, et 1 an et demi. Elle a arrêté la voiture devant le terminal, et elle a dit : "Say bye-bye to Daddy."

Ils ont tous dit "Bye-bye" presque d’une seule voix, connaissant trop bien la routine. Les yeux de Gina étaient mouillés, ce qui est incroyable après 11 ans de mariage. Je l’ai embrassé fort, et elle a même réussi à sourire.

J’ai embrassé mes enfants un à un, j’ai pris mes sacs, et j’ai fait ce qu’on fait de mieux dans ma famille.

Je suis parti.

Oh Danny Boy.