PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Immigrant

Je suis assis dans le terminal 4 de JFK. Je suis un peu en avance pour mon vol sur Londres ce soir. La rotation ne durera que 3 jours, juste 24h d’escale en Angleterre. J’ai embrassé ma femme à 6h du matin et puis j’ai pris mes affaires pour une mise en place Chicago-New York. La météo s’est enfin adoucie, l'électricité est rétablie dans la plupart des villes du Midwest après une semaine d’orages et de pluies torrentielles.

Mon uniforme est repassé et mes bottes de vol sont cirées. Je les ai faites cirer ici à l’aéroport par un immigrant ukrainien alors que j'étais assis confortablement dans un fauteuil en cuir. J’ai un peu discuté avec lui, son accent encore prononcé, et j’ai tout de suite reconnu le même regard, le même sourire que j’avais lorsque je débarquais moi-même aux Etats-Unis. Je l’ai remercié, je l’ai payé, et j’y ai rajouté un pourboire. Ses yeux ont brillé.

Cette rencontre me rappelle mon premier boulot aux Etats-Unis. Je ne cirais pas les chaussures mais je chargeais les avions cargo sous des températures approchant les 40 degrés. C'était à l’aéroport de Phoenix, Arizona. J'étais un des seuls blancs parmi une dizaine de mexicains. On travaillait dur, on poussait les containers dans les DC8 et DC9 sans ventilation. Je n’ai jamais autant sué de ma vie et chaque soir je rentrais crevé, le dos en compote. Je gagnais 8 dollars de l’heure--à peine pour manger et payer le loyer d’un studio dans un mauvais quartier de Phoenix.

Tu ne connais pas vraiment les US si tu n’as jamais travaillé ici. Ce pays me rappelle la boîte de Pandore. Ouverte, elle laisse échapper les maux que moi jeune Français n’avais jamais connus : violence, arnaque, exploitation, manque de protection sociale, licenciement sans préavis et sans raison, aucune couverture médicale et peu de vacances… La liste continue à se rallonger au fur et à mesure que je vis dans ce pays.

Mais comme l’histoire de la boîte de Pandore, la dernière chose à s'échapper est l’espoir--l’espoir d’une meilleure vie, d’un meilleur boulot, d’un peu plus d’argent. Ca aussi je l’ai ressenti plus aux Etats-Unis que dans mon pays natal. Et la prochaine fois que tu te fais cirer les pompes par un immigrant à New York, tu comprendras pourquoi ses yeux brillent.

Je rentrerai dans la salle d'équipage dans quelques minutes et je poserai mes sacs près des casiers réservés aux équipages. Après avoir dit bonjour aux deux autres pilotes et aux PNC, je reverrai les 60 pages de notre plan de vol qui nous mènera au-dessus de Boston, du Canada, au Sud du Groenland et de l’Islande. On sera verticale Belfast au niveau 370, arrivée au dessus de l’Ecosse et enfin Londres. Je reverrai les météos de chaque point de déroutement et les 30 pages de NOTAMs sur notre route.

On repoussera de la porte B25 lorsque la nuit tombe, et on s’alignera derrière une quarantaine d’Heavies. On verra un orchestre de lumières rouges, clignotantes, et on roulera au pas, un moteur éteint entre les lumières bleues des taxiways. Nos telex sur les oreilles, on écrira chaque instruction donnée par la tour. Les checklists seront exécutées minutieusement, les instruments vérifiés une dizaine de fois. On sera sanglé, près au décollage lorsque le contrôleur à l’accent new yorkais annoncera "Clear for Takeoff."

Je ne sais pas si c’est juste l’immigrant en moi ou simplement le reflet des instruments électroniques sur ma rétine, mais dans le cockpit sombre du 767, tu pourras voir mes yeux briller.

Et aussi mes bottes.

Commentaire :

Pilote français aux Etats-Unis—30 ans plutôt

A la suite de cet écrit, j’ai reçu un email d’un ancien pilote de ligne français aux Etats-Unis. Michel était Commandant de Bord à Eastern Airlines. Maintenant à la retraite, il vit à Atlanta. Il m'écrit la chose suivante :

Mon cher Danny— Incroyable combien nos carrières aéronautiques ont suivit des chemins semblables… Ton passage au sujet de travailler avec des Mexicains me rappelle de beaucoup de souvenirs lors de mon arrivé ici pour venir travailler en 1958… Mon premier job fut d'établir une petite école de pilotage pour un particulier qui avait un petit terrain privé à Sugarland près de Houston au Texas… Avec l’aide de plusieurs Mexicains, nous avions commencé par construire quelques T-hangars entre mes vols comme moniteur et comme pilote poudreur (Crop duster)... Eventuellement, comme récompense pour la maigre paye que recevais ses pauvres gars, le "Patron" leurs avaient offert d’apprendre à piloter… L’un d’eux qui est avec moi équipé avec les parachutes pour l’entrainement aux vrilles, s’appelait Ross Guerrero, et au fil des années de privation pour vivre son rêve il était devenu "crop duster", pilote de charter. Moniteur, et finalement je l’avais retrouvé en 1980 si mes souvenirs sont bons comme pilote personnelle de Bizjet pour le chanteur Kenny Roger… Après ça, quand Kenny Roger avait subit des déboires, l’avion fut vendu et j’avais perdu contacte avec mon pote Ross… Petit à petit l'école de pilotage était devenue importante, et ce petit terrain en herbe est maintenant un des gros aéroports à l’ouest de Houston… Alors voilà cher Danny pourquoi ton dernier "post" me touche tant… Milles amitiés à toi et chez toi… —Michel