PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Champagne

Ce vol-là pour moi est important. La première fois que j’ai mis les pieds aux Etats-Unis, c'était à Los Angeles. J’avais pris le vol Air France CDG-LAX, et une fois au-dessus du territoire américain, j’avais commandé un verre de champagne. L’Amérique était à mes pieds, j'étais jeune et impatient.

Les immigrants de jadis arrivaient en bateau et voyaient la Statue de la Liberté. Les immigrants d’aujourd’hui eux viennent d’Asie, d’Europe, et du Mexique et se posent en avion à l’aéroport immense de Los Angeles. Je n’ai jamais rencontré autant de Français qu’en Californie.

On est près du 30 Ouest lorsque je rentre dans le cockpit. Je suis le Relief Officer sur cette rotation. La fonction du Relief Officer sur long courrier est de remplacer le Commandant de Bord lorsque celui-ci part en repos. Captain Rafael se lève donc de son siège, et je m’assois en place gauche de notre beloved Boeing 767 à 36000 pieds au-dessus de l’Océan Atlantique.

Mon épaule gauche est au soleil, et je rapproche mon siège pendant que le copi me briefe des changements qui ont eu lieu pendant mon absence. J’entends un contrôleur à l’accent islandais sur la VHF. Je consulte la clearance océanique qui nous a été fournie quelque part au-dessus de l’Ecosse—pendant que j'étais moi-même en repos. Je déplie la carte. Je sors mon crayon.

Selon la réglementation américaine, un troisième pilote est requis lorsque le vol fait plus de 8 heures, et un quatrième lorsque il fait plus de 12. Notre temps de vol pour ce Londres-Los Angeles ce matin est planifié pour 11:59—juste à la limite du 4e pilote.

Il y a de quoi fêter car c’est la nav la plus longue de ma carrière. Je verrai l’Atlantique et le Pacifique en un seul jour.

Bien sûr, en partant à l’Ouest on remonte le temps. Malgré un départ à 9h30 locale, on se posera à 14h à Los Angeles. 14h à LAX c’est 22h à Londres. Ca fait une longue journée lorsque tu as commencé le briefing à 7:30, et que tu as très mal dormi parce que ton corps est encore sur un fuseau horaire amerlock.

Ce ne sont pas vraiment des nuits de sommeil mais des siestes. Chaque pilote a sa méthode. Aucune ne marche vraiment. Quoiqu’il est en soit, on essaye de sourire et d’avaler le petit-dej servi par l’hôtel à 7h locale, ou 2h du mat' sur la Cote Est.

Ma compagnie n’avait qu’un seul 767 lorsque je me suis fait embaucher il y a un peu plus d’un an et demi. On en a 5 maintenant, et en plus de New York, on a rajouté 3 lignes supplémentaires au départ de Londres : Washington, Las Vegas, et Los Angeles. Je ne ferai qu’un seul New York au mois de Septembre, et je ne ferai que du Los Angeles au mois d’Octobre—deux fois en tant que Copi et une fois en tant que Relief Officer.

C’est mon premier Londres-LAX, mais j’ai fait Londres-Las Vegas plusieurs fois. De mon « bureau », je ne me lasse jamais de voir les grands espaces américains.

Après notre traversée du Canada, on survolera le Dakota du Nord, le Wyoming, et l’Utah. Tu as l’impression de voir un Western à 36000 pieds. Tu colleras ton nez contre la verrière du cockpit, et tu te souviendras qu’il n’y a pas si longtemps tu étais collé contre la verrière d’un hublot en classe économie.

Mon parcours depuis le premier posé à Los Angeles n’a pas été facile. Mais une décennie plus tard, l’Amérique est encore à mes pieds.

Tout ce qu’il me faudrait maintenant c’est un bon verre de champagne.