PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



MEL

Mon père m’a scanné mes bulletins de la terminale et me les a envoyés par mail. Au premier trimestre, j’avais 9.5 en math, 6.5 en bio, et 8.5 en physique. Ces notes sont toutes sur 20. Parmi les commentaires on peut lire "très insuffisants", "résultats irréguliers" et "travail fragile". Pour les 2e et 3e trimestres, ce n'était guère mieux. J'étais en légère baisse avec un 9/20 en math, des légers progrès en bio avec un minable 7.5. ("De petits progrès. A poursuivre"). En physique, je n’ai jamais pu dépasser les 9.5.

J’ai miraculeusement décroché le bac avec un 11, j’ai loupé mes partielles en fac d'éco, et je suis parti au service militaire à l'âge de 19 ans.

Je rêvais d'être pilote de ligne, mais pour avoir la moindre chance à la visite du PL, la myopie était limitée à -3.0 dioptries. J’avais -7.0, sans espoir d’amélioration, car ça faisait depuis l'âge de 15 ans que je portais des lentilles de contact.

Il est 16h40 et je suis maintenant assis en place droite d’un 767 américain, garé à la porte 210 de l’aéroport de Los Angeles. Il fait 23 degrés, le soleil commence à s’abaisser sur le Pacifique, et je pianote sur l’un des deux FMS devant moi. Je rentre les vents donnés par le plan de vol. On aura des vents arrière de plus de 80kt sur l’Atlantique, donc notre temps de vol ne sera que 9:30 ce soir.

Lors de la préparation, on revoit non seulement le plan de vol en détail, les vents, et notre conso d’essence, mais aussi la MEL. MEL ou "minimum equipment list" et la liste des équipements dont il est permis qu’ils soient hors de fonctionnement pour notre type d’avion et de vol. Si le fonctionnement d’un équipement n’est pas indispensable à la sécurité du vol, la MEL permet à la compagnie de repousser sa réparation. On appelle ça un "deferred maintenance item" ou DMI. La MEL liste ces DMI et fait plus de 500 pages pour le 767.

Aujourd’hui on n’a pas moins de 7 "items" qui sont "Inop". Certains sont associés à la cabine, comme le siège au 4C qui ne se rabaisse pas, ou le plateau au 16J qui est cassé. Il y a aussi des objets associés à l’opération de l’avion. Une fuite hydraulique du frein numéro 4 a été découverte pendant la prévol. Le mécano a arrête la fuite, par contre le frein numéro 4 sera mis en drapeau jusqu'à son changement à Londres.

On doit donc vérifier nos données de performance pour connaître notre masse maxi en cas d’interruption de décollage avec un frein en moins. Selon la MEL, on garde quand même les propriétés anti-skid et auto-brakes. Par contre, on doit, après décollage, garder le train sorti pendant une durée de deux minutes pour être sûr que les roues sont arrêtées avant leur rétraction. On décollera à 135 noeuds vers l’Ouest, au dessus du Pacifique, et on fera un 180 pour repartir vers l’Est, verticale LAX puis Las Vegas avant de remonter le pays.

On découvre un autre DMI ou "deferred maintenance item" sur le carnet de bord de l’avion : A cause d’un mauvais fonctionnement d’une indication de Reverses, les mécanos viennent de désactiver le reverse moteur gauche. On consulte encore la MEL pour vérifier notre impact opérationnel. Comme je suis le pilote en fonction, j'écris aussi sur mon bloc-notes devant moi "RIGHT REV ONLY!!". Je veux être sûr de ne pas oublier de contrer l’effet aérodynamique lors de mon posé à Londres--après une longue traversée de l’Atlantique. Si tu n’appuies pas sur le bon palonnier lors du déploiement de la reverse droite, tu finiras dans le gazon.

Aujourd’hui ces histoires de MEL m’ont fait un peu penser à ma vie et à mon parcours aéronautique depuis mes années lycée. J’ai l’impression que j’avais moi-même plein de "Deferred Maintenance Items" comme une mauvaise vue qui me disqualifiait à la visite du PL en France, ou des mauvaises notes qui m’empêchaient de rentrer dans de bonnes écoles.

J’ai dû donc écrire ma propre MEL, et faire quelques changements opérationnels : apprendre l’anglais, quitter mon pays, et bosser des qualifs de type dans une langue qui n'était pas la mienne. Mon histoire n’est pas unique, et pendant ma carrière j’ai eu l’honneur de rencontrer beaucoup de pilotes qui avaient une ténacité incroyable malgré leur propre "DMI".

Le 3e pilote aujourd’hui s’appelle Chad. Il n’a que 36 ans, mais il est chauve, son visage brûlé à cause d’un crash dans un avion expérimental. Tu peux voir les cicatrices tout autour de son crâne. Son nez et ses lèvres sont déformés. Son pote dans l’avion n’a pas eu autant de chance, car cet accident lui a coûté la vie. Et Chad, au lieu de se trouver une profession moins dangereuse, a reconstruit l’avion pièce par pièce et l’a repiloté, cette fois-ci avec succès.

On doit tous écrire notre MEL. L’essentiel c’est de ne jamais laisser tomber; l’essentiel c’est de continuer même si des docteurs ou des professeurs te disent que tu ne peux pas--ou que le dernier avion que tu as piloté t’a brûlé au 3e degré.

Lorsque mon père m’a envoyé mes bulletins scolaires, il a également envoyé mes résultats du Bac.

J’avais reçu un 6/20 en français.

Et je n’ai jamais arrêté d'écrire.