PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Mustang

On appelait mon grand-père "Pépé". Il est mort il y a juste quelques années après une longue carrière dans la marine nationale. Il était bon, très bon, et était d’ailleurs sorti premier de sa promo de l'école de timonier. Le timonier est un peu le pilote du sous-marin, celui qui est à la "barre" et applique les ordres du commandant.

Une guerre mondiale et deux enfants plus tard, il a réussi le concours d’entrée de l’Ecole des Officiers. S'être engagé en tant que matelot à 17 ans et s'élever au rang d’officier supérieur, ce n’est pas la chose la plus facile au monde. Mon père a encore des souvenirs de Pépé passant des heures à mémoriser des chapitres par coeur dans l’espoir de réussir le concours. Avec son maigre salaire, la famille vivait dans un deux-pièce. Il bûchait assis à la table de la cuisine, alors que les enfants jouaient autour de lui.

Je sais que dans la U.S. Navy, les militaires du rang qui arrivent à devenir officiers sont appelés "mustangs," à cause de leur force et volonté. Le mustang est considéré comme un cheval difficilement domptable avec un fort caractère. J’ai lu que le mot vient de l’hispano-mexicain "mestengo" qui veut dire "vagabond".

Je pense souvent à mon grand-père. Et mon père me dit souvent que je lui rappelle Pépé. Je n’en ai jamais parlé dans mon journal, mais je viens d'être diplômé de la meilleure école aéronautique civile des Etats-Unis. C’est une université privée, qui s’appelle Embry-Riddle Aeronautical University et surnommée la "Harvard of the Skies".

Elle est chère, mais a une réputation bétonne. Des astronautes de la NASA sont diplômés de cette école. J’ai eu ma maîtrise en Sciences Aéronautiques au mois de Mai dernier. J’ai pris la majorité des cours par correspondance. Je bossais lors des escales, je bossais lors de mes mises en place en avion. Je bossais à la table de la cuisine alors que mes enfants jouaient autour de moi.

C'était en France à l'âge de 19 ans que j’avais entendu parler de cette université. J’avais la brochure entre mes mains : ses photos étaient extraordinaires, et comme toutes les bonnes écoles américaines, ses prix exorbitants.

Je n’en ai jamais parlé à mes parents. Mais je m'étais secrètement juré que je serai un diplômé de cette école prestigieuse, même si je devais travailler le jour et étudier la nuit, et même si je devais m’occuper d’une famille en même temps. Certains disent que je suis têtu comme un âne. Moi, je préfère le terme "mustang".

Il est 22h40, heure de New York. On vient de quitter la côte du Canada, on est à 37000 pieds. Les instruments sont faiblement éclairés, et on commence notre traversée de l’Atlantique. On est trois pilotes et c’est maintenant mon tour de partir en repos. J’ajuste ma cravate avant d’ouvrir le poste.

Après avoir dégourdi mes jambes, je m’allonge dans un des "Crew Bunks"--les lits réservés aux équipages. Il y a deux rangées de 3 lits, entassés les uns au-dessus des autres. Je prends le lit du milieu. Le lit au-dessus de moi est à 30 centimètres de mon nez. Pas question d'être claustrophobe.

A chaque fois que je m’allonge ici, je pense à Pépé. Lui et moi passerons notre vie à porter l’uniforme. Il était un membre d'équipage sous la surface de l’océan, moi je le suis au-dessus. On est tous les deux des navigants, et son âme ne me quitte jamais. Je sens sa présence encore plus lorsque je m’allonge dans ces lits étroits qui me rappellent ceux d’un sous-marin.

Je n’ai pas de tatouage, mais je pense que si je devais en choisir un, je choisirais l’ancre. Elle représenterait l’océan qui nous sépare et l’océan qui nous a unis. Je suis le pilote long-courrier. Il était le timonier. Et lorsque je regarde cette étendue d’eau, je me demande ce que ça doit faire de la naviguer.

J’ai une pensée pour lui à chacune de mes traversées.

A 80 ans, mon grand-père pouvait encore citer des passages entiers de Molière ou de Corneille. Il avait une passion pour la lecture et l'écriture, et une mémoire d’enfer. Je lui dois ma plume.

Je me souviens de certaines citations qui resteront gravées à jamais dans ma cervelle d’adolescent : "La valeur n’attend pas le nombre des années." "A vaincre sans péril on triomphe sans gloire." Celles-ci continuent à me porter lorsque cette carrière et ce pays sèment des doutes.

J’aimerais dire que je suis aussi bon pilote qu’il était timonier, mais ça m'étonnerait. Par contre, je sens sa présence souvent lorsque je vole, et je vois son visage des fois quand je regarde dans un miroir.

Mon grand-père n’a jamais lu mon journal mais celui-ci lui est largement dédié. Il est dédié à cet officier, ce navigant, ce mustang.