PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Major (2e partie)

Il est 8h du matin passées lorsqu’on est réuni dans la salle de conférence. On est sept, sept sélectionnés aujourd’hui parmi les milliers de candidats. Le manager de "pilot recruitment," un CdB à la retraite, nous donne le menu du jour : Cet entretien va s’étaler sur deux jours et va comprendre une batterie de tests techniques, psycho-techniques, un entretien avec deux commandants de bord, des tests psychologiques, une visite médicale, et un entretien one-on-one avec un psychiatre, oui un psychiatre. La visite psychiatrique est crainte par tous. C’est là où le rêve de beaucoup de pilotes s’est arrêté.

Selon le planning je dois passer l’examen technique d’abord. J’ai 43 minutes pour répondre à 43 questions. Quelques exemples :

Your bearing pointer moves from 5 deg in front of the wing to 5 deg behind the wing in 8 minutes, you are doing 360kts. How far from the station are you ?

You are at 25,000ft, there is Level 5 thunderstorm 80 miles in front of you. You tilt your radar up 1.5 deg and the cell disappears. How high is the thunderstorm cell ?

You are at FL350 going Mach .84, 112 miles from XYZ VOR. You are cleared to cross 12 miles outside of XYZ and 10,000ft and 250kts IAS. Indicated in the Descent is 300Kts. When do you start down ?

Et évidemment des questions sur l’aérodynamique :

What effect does altitude have on Critical Mach Number?
What is a disadvantage of a swept-wing design ?

J’arrive tout juste à finir le test (je finis une vingtaine de secondes avant la fin). Je me lève de l’ordinateur, et je prends ma sacoche.

A 10h, je me pointe dans la salle d’entretien. Trois hommes se lèvent et me tendent leur main--deux commandants de bord et un manager de "Human Resource." Les questions s’enchaînent pendant qu’un des Captains revoit mes trois carnets de vol au peigne fin. Si j’ai un conseil à donner, c’est d’écrire toujours soigneusement dans ton carnet.

On revoit pratiquement chaque année de ma vie en commençant par le lycée. Je n’ai jamais été diplômé de l’US Naval Academy et je n’ai jamais volé sur F18 ou B2 comme beaucoup de candidats. Je ne suis même pas né dans ce pays. Mais mon parcours est clair : Planeur à 15 ans, solo à 16, brevet PPL à 17, je deviens un des plus jeunes officiers de l’Armée de l’Air à 19 ans, je pars aux States avec une valise à 20 ans, pilote air ambulance à 22, pilote de ligne à 23, commandant de bord à 25, instructeur PL à 28. Pilote sur 767 à 31--le plus jeune de ma compagnie.

Cet interview a duré plus d’une heure. On me donne quelques scénarios, et on me demande les décisions à prendre : un captain qui ne se conforme pas aux clearances de l’ATC, une hôtesse à l’embarquement qui me dit que je dois jeter les passagers de première classe, car ils sont bourrés. On me pose des questions du genre "Tell me a time when you..." où il faut raconter des vols et ton expérience vécue (j’avais d’ailleurs relu mon journal avant l’entretien pour me préparer à ce genre de questions). Puis des questions au hasard : What traits do you think are important in a good captain ? Certaines questions sont moins évidentes… et plutôt dangereuses : Tell me a time when you didn’t agree with a company rule… Tell me a time when you broke a regulation.

On me demande de raconter un vol mémorable. Je raconte mon premier vol en ligne à l’âge de 23 ans. C’était le vol Washington-Newark, et je m’en rappelle comme si c’était hier. En arrivée sur Newark piste 4R, j’ai vu la statue de la liberté pour la première fois de ma vie. J’étais là, assis dans un cockpit, à voir la statue d’en haut. A ce moment là, à l’entretien, j’arrête de parler car ma gorge se ressert et j’ai des larmes aux yeux. Je m’excuse, et après un bref moment, je continue à raconter. Les deux hommes n’arrêtent pas d’écrire, et le troisième lève les yeux de mon carnet de vol. Ces émotions involontaires m’ont soit coûté l’entretien, soit gagné le boulot.

Je les remercie, je prends ma sacoche, mes carnets de vol, et je pars. Après déjeuner à la cafétéria, je dois passer maintenant un test psychologique et un test psycho-technique sur un ordi. Ce dernier dure à peu près 50 minutes.

Il y a plusieurs exercices dont des calculs mentaux et des tests de logiques : D’une main j’utilise les flêches du clavier pour garder un localizer centré pendant que des chiffres apparaissent sur l’écran. De l’autre, je dois choisir le chiffre qui est apparu précédemment.

Il y a un exercice où un homme, qui tient un drapeau dans une main, apparaît dans plusieurs positions : de face, de dos, à l’envers de face, et à l’envers de dos. Tu dois à chaque fois déterminer s’il tient le drapeau dans la main droite ou gauche, car le drapeau change de main. Bien sûr tout est chronométré. Il y aussi un exercice de mémoire où 6 chiffres apparaissent d’affilés, et il faut ensuite s’en rappeler dans l’ordre inverse.

J’ai trouvé ça assez facile. Si tu aimes les jeux vidéos et les exercices de logiques, tu n’auras pas de problèmes. Malheureusement, j’ai appris que beaucoup de pilotes se plantent régulièrement à cette partie de l’entretien.

Le lendemain, visite médicale. J’avais une docteur, cheveux bruns, qui devait avoir la trentaine. Eye check, hearing check, blood pressure check, blood check, pee check, EKG check, etc… Puis, j’ai dû me déshabiller. Pour ce genre de test, il y a en général une troisième personne présente pour être sûr qu’il n’y ait pas "d’improper practice" ou par la suite de "sexual harassment lawsuits". C’est autant pour protéger le patient que le docteur. La 3e personne dans mon cas était… une jeune infirmière blonde qui devait avoir 25 ans à tout casser. Donc devant ces deux femmes, j’ai dû baisser mon caleçon, tourner la tête, et tousser.

Ensuite j’ai dû passer un deuxième test psychologique, cette fois-ci plus approfondi… avec 550 questions. C’est juste des questions "True or False." Rien de terrible. Il faut juste être honnête, être soi-même, et avouer ses fautes… ou peut être pas ?..

Exemples :

I like mechanics magazines
I have a good appetite
I work under a great deal of tension
I like to read newspaper articles on crime
I am easily awakened by noise
At times I have very much wanted to leave home
My sex life is satisfactory
I am about as able to work as I ever was
I wish I could be as happy as others seem to be
I am an important person
I get angry sometimes
I have never deliberately told a lie
I would like to be a singer
...

Ensuite, tu vas voir un psychiatre. Ces 550 questions te mettront dans une catégorie de personnalité : Est-ce que tu es plutôt un leader ou un follower, un scientifique ou un artiste, agressif ou passif, etc…

Avec un entretien d’une heure avec le psychiatre, celui-ci va déterminer trois choses : D’abord, si tu es un menteur--il va voir si t’essaies d’être l’homme parfait qui dit qui ne se met jamais en colère ou qui ne ment jamais.

Il va également déterminer si ta personnalité se trouve dans la même catégorie que les résultats de ton test écrit. Enfin, il va voir tout simplement si tu as le profil du pilote et de l’employé que la compagnie recherche. Comme je disais avant, beaucoup de très bons pilotes (j’ai volé avec quelques uns) ont echoué à cette partie de l’entretien. D’ailleurs pour la petite histoire, le père de ce psychiatre était lui-même psychiatre pour cette compagnie aérienne. Il a torpillé beaucoup de carrières… et a fini par se suicider.

Le Doc me pose plein de questions : Pourquoi je veux voler pour cette compagnie, comment je décrirai ma personnalité, des urgences que j’ai eues, qu’est-ce que je fais comme loisirs, etc… Je réponds sans hésiter.

Il sourit quand je lui dis que j’ai une bagnole "classique," une Ford Mustang datée de 1965. Il me dit que c’était la première bagnole sur laquelle il a appris à conduire, un vrai droit de passage pour tout Américain. Il sourit également quand je lui parle de la France--c’est son coin préféré pour skier. A la fin de la session, on discute comme de bons potes. Je crois que c’est dans la poche, mais je ne baisse pas mes gardes. Je réponds toujours d’un ton très professionnel. Quand il se lève, je me lève du fauteuil, et je lui tends la main pour le remercier.

Alea jacta est.