PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Le coup de fil

Le coup de fil est arrivé juste après le déjeuner. Je ne reconnaissais pas le numéro, mais le préfixe 404 est celui d’Atlanta. C’est là où il y a le siège social de CNN, Coca-Cola, et aussi de Delta Airlines--la 3e compagnie la plus grande du monde.

J’ai décroché et j’ai dit, "Hello?" La voix à l’autre bout du fil a dit : "May I speak to Daniel?" J’ai répondu par un "Speaking." L’homme s’est presenté, il s’appellait Brian, et j’ai tout de suite compris. Ca faisait longtemps que j’attendais son coup de fil. Il m’a demandé : "Are you ready to come work for Delta?" J’ai répondu par un "Yes, sir." Il m’a félicité et m’a lancé un "Welcome on board. You will like it here." Je dégustais ses mots comme du caviar.

Après une brêve discussion, j’ai raccroché, et je suis allé voir Gina qui était dans la chambre à coucher. "It was Delta," j’avais un sourire aux lèvres. "I got it." J’ai pris Gina dans mes bras, et elle s’est mise à pleurer--le soulagement de l'épouse du pilote et de la mère de famille.

J’ai tout de suite appelé mon père, en Alsace, qui est un lecteur assidu de mon journal. Quand je lui ai dit, "J’ai eu le coup de fil… pas la lettre," il a compris. Il s’est même mis à rire. Puis, on a parlé ensemble pendant plus d’une heure et demie.

Beaucoup de gens m’ont aidé dans ma carrière : mon père, ma mère, mes amis, et des pilotes. Mon père est vraiment celui qui m’a transmis la passion du vol. Il est maintenant à la retraite, mais il avait passé sa carrière dans l’informatique. Il me dit souvent que j’ai le boulot qu’il rêvait de faire. Un vrai fana d’avions, il a une licence de pilote privé que lui et moi avons passée pratiquement en même temps.

Mon père a étudié l’informatique quand celle-ci venait à peine de naître. Les ordinateurs étaient immenses et moins performants que les calculatrices d’aujourd’hui. Les professeurs--dans toute leur sagesse--l’avaient découragé de se lancer dans cette voie sans avenir. Lui et moi, on a ça en commun, on a fait ce qu’on voulait faire, et on n’a pas écouté nos profs.

Je me souviens encore du jour où il a ramené un VIC 20 à la maison, puis le Commodore 64, et enfin l’Amiga. Après 7000 heures de vol et 5 qualifs de type et beaucoup d’heures passées dans le simu, je me rends compte à quel point ces ordinateurs m’ont aidé dans ma carrière. Ils m’ont aidé à développer des réflexes à travers les logiciels et à développer cette "hand-eye coordination" dont les experts parlent souvent. Ils m’ont permis de comprendre ces bêtes que sont les machines, et l’informatique en général.

Récemment, la US Navy a remarqué que les élèves pilotes qui avaient joué avec des simulateurs de vol, recevaient de meilleures notes au pilotage. Maintenant, quand tu commences une formation dans l’aéronavale, Le Departement de la Navy te donne une copie de Microsoft Flight Simulator et te dit : "Go play!"

Il y a quelques années, en formation A320, j’avais gagné le sobriquet de "Airbus Whisperer" à cause de ma maîtrise de l’appareil. Les instructeurs faisaient allusion au film, "The Horse Whisperer," où Robert Redford arrivait à calmer les chevaux en leur chuchotant dans l’oreille. Les avions s’informatisant de plus en plus, je dois mon succès et ma maîtrise des systèmes complexes des jets à mon père.

Il m’a aussi présenté à l’aviation quand j'étais très jeune, à travers les maquettes et les meetings aériens. A Delta Airlines, lorsqu’on m’avait demandé d’où venait ma passion pour l’aviation, j’ai juste parlé de mon père. "He would take me to airshows when I was a kid. That’s where it began." Et les deux commandants de bord aux cheveux gris assis en face de moi ont souri.

Je me rappelle encore d’une marche qu’on avait faite ensemble au bord du Rhin. Je devais avoir 15 ou 16 ans, et il me parlait pour la première fois du métier de pilote de ligne. Je me souviens encore de ses mots ("les pilotes de ligne vont dans les meilleurs hôtels!"). Je rêvais d’avion et du vol. Il me parlait de la carrière de pilote et de son prestige. Il a suivi mon parcours depuis le début. Il a partagé mes inquiétudes, mes succès.

Quant au coup de fil de Delta, Brian m’a demandé si je pouvais commencer ma formation à Atlanta, le 18 Février.

J’ai dit oui, le 18 Février, ça serait parfait. C’est l’anniversaire de mon père.

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