PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Déraciné

Mon père a décidé de ne pas rentrer dans l’Ecole des Officiers de l’Armée de Terre à cause de moi. Son père, un Officier de carrière dans la Marine, l’a déraciné pratiquement tous les deux ans pendant son enfance. En changeant de villes et d'écoles trop fréquemment, mon père n’a jamais pu grandir avec les mêmes amis, n’a jamais eu de vrais amis, et il ne voulait pas me donner la même vie.

On est le 17 Juin et il est 14h ici à Chicago lorsque je décide d’appeler le Chef Pilote. Ca faisait deux semaines que je n'étais pas rentré chez moi. Et ça fait depuis le mois de Mai que je fais des mises en places entre ma résidence à Chicago et ma base à Salt Lake. Je pars pour une semaine--quand j’ai un bon planning--puis je rentre pour quelques jours, juste assez de temps pour amener mon uniforme au pressing, aller au resto avec mon épouse, et amener mes enfants à l'école le matin. Puis je refais mes affaires, et je repars en rotation.

A cause de l’instabilité du secteur, beaucoup de pilotes de ligne aux Etats-Unis choisissent de planter des racines dans un Etat, et vont travailler dans un autre. Les compagnies les mutent, ou font faillite, et les pilotes, qui sont aussi des maris et pères de familles, en ont assez de déménager tous les deux ans. Quand j’ai commencé dans l’aviation, un captain m’a dit : "You have to learn to commute or you’ll live like a nomad."

Moi, ça fait depuis le jour où ma femme est enceinte que je recherche un semblant de stabilité dans ce pays. Ma compagnie m’a transféré de Washington DC à Chicago, puis a fermé la base de Chicago, et a fait faillite. Avec un coup de bol incroyable je me suis fait embaucher à MAXjet, basé à New York. J’ai décidé de ne pas déménager. Pendant deux ans, je suis resté à Chicago et je prenais l’avion pour commencer mes rotations depuis New York. Je voulais juste des racines pour ma famille, comme mon père l’a fait pour moi. I learned to commute, comme dirait le Captain. Et mes enfants se sont fait des amis.

Les deux dernières compagnies pour lesquelles j’ai travaillées ont fait faillite--deux en deux ans. Bien qu’en formation CdB 767 quelques semaines avant que MAXjet ne ferme ses portes, je savais que si je voulais de la stabilité, je devrais intégrer une major. Et lorsque j’ai eu Delta, et Salt Lake City comme base, j’ai su tout de suite que c'était là où je voulais planter des racines. Mon fils aîné a maintenant 8 ans, ce n’est pas trop tard.

Mon Chef Pilote décroche, et je me présente. Je lui explique que j'étais sur le point de déménager sur Salt Lake. Je lui dis que j’ai pu bouger mes jours off pour en avoir cinq consécutifs. Je crois que j’arriverai à charger le camion entier, le conduire plus de 1300 miles, et le décharger--le tout en cinq jours. Je n’ai demandé aucun jour de congés jusqu'à présent, mais je viens d’apprendre que l’autoroute 80 a fermé dans l’Iowa à cause des innondations. Je demande au Chef Pilote si Delta peut me donner un jour off supplémentaire pour mon déménagement--un seul jour de congé, que je placerai après mes cinq jours d’affilée. Un jour de congé sans être payé.

Le Chef Pilote ne sait pas s’il peut me l’accorder. Il dit qu’il doit passer un coup de fil au Crew Scheduling pour vérifier que le staffing est bon pour ce jour-là. Il essaiera de me rappeler.

Je m’installe au volant du camion de déménagement le Mercredi 18 Juin à 14h30. J’ai accroché ma voiture au camion. Ma femme installe nos trois enfants dans le mini-van. Elle me suivra pendant ces 1300 miles… comme elle m’a suivi ces 12 ans de mariage : sans se plaindre, sans un doute. Le Chef Pilote ne m’a toujours pas rappelé.

On traversera les plaines 'desolated' de l’Iowa, Nebraska, Wyoming, et on arrivera à Salt Lake City le Samedi 21. On dormira dans des motels et on mangera aux McDonalds. Dans le Wyoming, j’ai un message de mon Chef Pilote me demandant comment ca se passait. Je le rappelle dès que j’ai une bonne réception, et je lui dis que je n’aurai pas besoin de jour de congés supplémentaire. Je lui dis que je serai prêt à travailler dès Lundi matin. Il a l’air satisfait. Je le remercie pour l’appel.

Samedi, je passe six heures seul à décharger le camion. Il fait plus de 30 degrés. On est à plus de 4000 pieds d’altitude. Mon visage cuit au soleil. Mes muscles sont en compote.

Avec des licenciements à l’horizon et des prix du pétrole qui sont dans les 130 dollars, je vais sûrement perdre mon emploi dès la fin de l’Eté, lorsque la haute saison est finie. Je me retrouverai à Salt Lake où les opportunités sont moindres qu'à Chicago, et dans une location moins centralisée que le Midwest. Mais il est temps de donner des racines à mes enfants et à ma femme, même si je ne retrouve plus de boulot de pilote, même si je dois raccrocher l’uniforme. Je le ferai pour ma famille comme mon père l’a fait pour la sienne, trente ans plus tôt.