PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Un conseil important

Je reçois souvent des demandes de conseils pour devenir pilote de ligne aux Etats-Unis. Mon conseil le plus important, je dirais, c’est de ne pas suivre le conseil des autres. A chaque fois que j’en ai suivi, je me suis retrouvé déçu, et ensuite fâché que quelqu’un qui avait aussi tort, avait réussi à me convaincre qu’il était un expert dans la matière. D’ailleurs, il n'était même pas pilote mais vendeur de cravates.

Si j’avais suivi le conseil des autres, je serai toujours en France à me demander pourquoi je n’ai pas eu le courage d’avoir tout misé pour l’opportunité de réaliser mon rêve. Je passerai mes jours à regretter d’avoir écouté la prudence des autres, et de ne jamais avoir essayé faire ce que je voulais faire dans la vie. Qui sait, si j'étais encore en France, je donnerais des conseils aux jeunes passionnés, leurs disant que le métier de pilote de ligne doit être ennuyeux et médiocre en relations humaines, et que vendre des cravates, c’est mieux.

Beaucoup de gens dans la vie sont prêts à te donner des conseils, même quand tu n’en veux pas. Aux Etats-Unis, on appelle ça "unwanted advice," et c’est considéré comme impoli, comme un véritable faux-pas. Je les appelle "Moi-je-sais-tout." Ils te parlent d’un secteur qu’ils ne connaissent pas, mais dont ils se considèrent experts, car ils lisent des articles écrits dans la presse. Mark Twain a dit, "It ain’t what you don’t know that gets you into trouble. It’s what you know for sure that just ain’t so." Ce n’est pas l’ignorance qui te créera des problèmes, mais c’est la certitude de choses qui sont fausses. Ces pour ça que gens-là sont dangereux, car ils font erreur, et il faut les éviter comme la peste. Ils découragent, ils déçoivent, et d’un côté ils essaient de justifier leurs propres échecs.

Quand j’ai su que je ne pouvais pas être pilote de ligne en France, on m’a souvent poussé à m’orienter dans d’autres carrières. On m’a dit à quel point l’Amérique avait un système fichu, et à quel point le système français était le meilleur au monde. J’ai reçu ces conseils par des gens qui n’avaient jamais vécu ici, mais qui étaient des téléspectateurs assidus du 20h. Après 15 ans aux U.S., je trouve que les Français ont beaucoup de choses à apprendre de ce pays. Nous Français avons peut être beaucoup de savoir, mais les Américains ont énormément de savoir-faire.

Lors d’une escale à Oakland, j’ai contacté Mathieu, un jeune français de 25 ans qui est un lecteur fidèle de mon journal, et moi du sien. C’est la première fois qu’on s’est rencontré, et on est allé manger une crêpe prêt de son travail, downtown San Francisco. Mathieu, après un DUT d’informatique, a intégré l'école de commerce ISC de Paris. Il est parti aux Etats-Unis, où il est maintenant chef de produit chez Seesmic, une start-up qui a beaucoup de succès et qui crée des applications pour les réseaux sociaux comme Twitter et Facebook. Le PDG de Seeismic s’appelle Loïc Le Meur, un autre Français. Ils ont quitté leur pays et se sont lancés dans la concurrence sauvage de Silicon Valley. Mais ces deux Frenchies ont du savoir-faire.

Oui, Mathieu n’a que 25 ans, et comme a dit le New York Times à son sujet, "il est né l’année de l’introduction du Macintosh." Ce que Mathieu et moi avons en commun, c’est bien sûr d’avoir quitté le confortable système social dans lequel nous sommes nés pour avoir tout misé sur une opportunité qui n’aurait pas pu se présenter en France. Ce dilemme entre la sécurité et la liberté est aussi vieux que l’histoire de l’humanité. Pour moi, si je dois faire le choix, je sais lequel choisir--sans hésitation.

En me lançant à la poursuite de mon rêve, j’ai progressé bien plus que si j'étais resté en France à faire carrière dans un domaine qui m’intéressait peu. Et si je me lance et j'échoue, au moins ce sera mon échec et non celui des autres que j’aurai fait. Mon journal est un témoignage que la route n’est pas facile, mais aussi que, ultimement, ce n’est jamais ton savoir qui va te sauver en Amérique, mais ton savoir-faire. C’est pour ça que les compagnies américaines ne mettront jamais un pilote avec 300 heures de vol dans un A320, comme c’est le cas à Air France. Et c’est aussi pour ça que le savoir-faire d’un pilote vaudra toujours plus qu’un diplôme, même si celui-ci est de l’ENAC.

Quant aux "Moi-je-sais-tout," qui sont pleins de théories, ils traînent sur les blogs et les forums aéronautiques, et ils ne rendent pas compte, malheureusement, de l’influence qu’ils ont sur les jeunes passionnés de l’aviation. Là, et avec un ton assuré, ils dissertent sur les circonstances de mon métier, qu’ils ne connaissent pas. Ils écrivent que "travailler pour une grande compagnie, ce n’est pas le top du top pour un pilote," car "cela doit être assez ennuyeux et assez médiocre en relations humaines derrière une porte blindée," comme quelqu’un l’a fait dans mon journal. Puis, satisfaits, ces "Moi-je-sais-tout" éteindront leurs ordinateurs et partiront au travail--à vendre des cravates.