PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Better be lucky

Ca y est. Le nombre est 467, un nombre que je ne suis pas prêt d’oublier. Delta a annoncé aujourd’hui un bénéfice pour le deuxième trimestre, son meilleur résultat depuis dix ans. Et pour moi, c’est la première fois depuis 2003 que je travaille pour une compagnie qui n’est pas dans le rouge. Le bénéfice net est de 467 millions de dollars pour trois mois.

Je crois que j’ai gagné quelques centimètres lorsque j’ai entendu la nouvelle--une dépêche envoyée via Twitter--car la pression s’est enfin allégée, et ca faisait depuis plus de sept ans que je travaillais dans un milieu qui ne marchait pas.

J'étais en formation de tir sur une base fédérale au fin fond du désert du Nouveau Mexique en septembre 2005 (voir Chevaliers du ciel). Un groupe de pilotes de ligne de plusieurs compagnies avait été choisi pour être armé dans les cockpits, et je faisais partie des pilotes selectionnés. Un après-midi lorsque je me suis pointé sur le champ de tir, les lèvres sêches et mon semi-automatique à la main, je me suis rendu compte que mes collègues faisaient tous la gueule. Ils venaient d’apprendre que Delta et Northwest s'étaient mis sous la loi des protections des faillites, le fameux chapitre 11. Deux majors en un jour, l’hécatombe. A l'époque je volais sur A319 pour une compagnie basée à Washington-Dulles. Je ne savais pas que celle-ci allait se mettre sous chapitre 11 deux mois plus tard, et finalement déposer le bilan en janvier 2006. Puis j’allais revivre le même sort deux ans plus tard avec une autre compagnie aérienne, MAXjet.

Je viens de recevoir un coup de téléphone d’un ancien collègue, qui s’appelle Jeff. Jeff et moi avons volé tous les deux pour Independence Air et MAXjet Airways; il avait toujours une ancienneté supérieure à la mienne et beaucoup plus d’expérience. Mais après que MAXjet a fait faillite, il est parti dans l’aviation d’affaire, et moi j’ai tout misé sur Delta, une compagnie qui perdait des millions et qui était sur le point de fusionner avec Northwest, dont les résultats financiers étaient pires. Mais alors que ma compagnie vient d’annoncer un bénéfice, la sienne a fermé ses portes, et ça fait maintenant depuis le mois de décembre que Jeff, père de famille, est au chômage. Il est désespéré. Il me dit que ses qualifications sont sur le point d’expirer. Il me demande humblement si je peux lui écrire une lettre de recommandation pour essayer de décrocher un entretien avec Delta.

Un joueur de baseball de l'équipe des Yankees des années 30, Lefty Gomez, a dit un jour, "I’d rather be lucky than good." Napoléon lui a dit qu’il ne voulait pas un bon général mais de la chance. Au téléphone avec Jeff, qui est originaire de Chicago, je me suis rendu compte à quel point j’ai eu de la chance d'être pilote pour la plus grande compagnie du monde, malgré avoir débuté ma carrière dans la pire décennie de l’histoire du secteur, à me battre contre des Américains, tous hyper-motivés et possédant l’avantage de la langue et des contacts. Pour ceux qui viennent aux Etats-Unis, une carte verte ne garantit pas un poste, juste l’opportunité de rivaliser dans un pays qui connait la concurrence la plus extrême au monde.

Je suis assis au resto avec ma femme et mes trois enfants. J’essaie d’expliquer à mon garçon de 10 ans et à ma fille de 9 ans pourquoi aujourd’hui notre famille fait la fête. La compagnie de daddy a fait un "profit," le premier dans la carrière de daddy depuis 2003. Marie ouvre les yeux très grands lorsqu’elle apprend qu’elle avait à peine deux ans. On est dans un restaurant style "all-you-can-eat buffet." Le type de restaurant qui fait grossir les Américains. La nourriture--et les desserts--sont à volonté. Je répète la nouvelle à voix haute : 467 millions de dollars. Aujourd’hui, je suis au 7e ciel. Aujourd’hui, j’ai l’impression d'être l’homme le plus chanceux du monde.