PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Comeback kid

Il est 18:30 et je suis dans mon crashpad, à Minnéapolis. Le crashpad est une maison partagée par des pilotes qui sont basés loin de chez eux. Un pilote achète la maison, les autres se partagent le loyer, ce qui revient moins cher que de se payer chacun une chambre d’hôtel. De plus, on a une cuisine… et la camaraderie de l’aérien.

J’habite près de Salt Lake, mais j’ai été muté temporairement à Minnéapolis. Au lieu de déraciner ma famille, j’ai décidé de faire des mises en place, car je peux prendre l’avion gratuitement, et un pilote ne doit se rendre au travail qu’une fois par semaine. Je pars la veille de ma rotation, et je passe la nuit dans ce crashpad, ce qui me permet de me reposer avant mon départ en vol. "Crash" est un terme slang pour dire "se coucher."

Même s’il y a une douzaine de pilotes qui partagent la maison, on ne se croise que rarement puisqu’on a chacun des plannings différents. On passe la majorité de notre temps en rotation, ou chez nous, à la maison, lorsqu’on est "off."

Certains pilotes font des mises en place par choix, car ils préfèrent vivre dans un Etat ou l’immobilier est moins cher, au lieu de vivre près des grandes villes où se trouvent généralement les hubs des compagnies aériennes. D’autres, comme moi, ont été simplement transférés à cause du réalignement des vols après une fusion, et on attend d’avoir assez d’ancienneté pour être basé à nouveau près de chez nous. Mon comeback devrait venir fin Octobre.

Avec l’état tumultueux du secteur aérien ces dix dernières années, le nombre de pilotes qui "commutent" a augmenté, et on estime qu’un pilote de ligne sur deux fait des mises en place pour se rendre au travail. Sullenberger, le Captain du vol USAir 1549 qui s’était posé dans le Hudson, vit en Californie, mais il était basé en Caroline du Nord.

Je suis assis sur le divan. La télé est allumée et mon iBook est ouvert. Je suis seul ce soir dans le crashpad, à part un jeune copi d’une autre compagnie. Korby, le copi, vit dans l’Idaho. Puisque sa compagnie n’a pas de base là-bas, il n’y aura jamais de comeback pour lui. Et à moins qu’il ne déménage, il passera sa carrière à faire des mises en place.

Entre deux gorgées de bière, Korby me raconte qu’il était avant commandant de bord et instructeur PL pour une autre compagnie aérienne : Colgan Air. En tant qu’instructeur, il s’était senti responsable du crash à Buffalo, en février 2009, qui a tué 50 personnes, dont les membres d’équipage. Il a alors décidé de tout quitter et il a trouvé un travail hors du secteur aéro. Mais la routine nine-to-five d’un boulot normal fut insupportable pour ce passionné d’aviation. Six mois plus tard, il se relance et il est maintenant à Compass Airlines en tant que copi en réserve, à recommencer au bas de l’échelle. Korby’s comeback.

De John Travolta, à Steve Jobs, à Bill Clinton (surnommé pendant sa campagne présidentielle le "Comeback Kid"), la culture de la deuxième chance est engrenée dans l’esprit américain. C’est le pays où tu peux repartir à zéro et redoubler tes efforts. C’est le pays qui ne peut rien pour ton passé. Mais si tu es prêt à recommencer, tu peux changer ton futur.

Kelly McGillis : To be the best of the best means you make mistakes and then you go on.
Tom Cruise : You don’t think I know that?
Kelly McGillis : You didn’t learn a damn thing, did you ? Except to quit. You’ve got that manoeuvre down real well… So long, Pete Mitchell.

Lorsque je me suis pointé pour l’entretien d’embauche à Delta, je savais que je n’avais pas le cursus typique recherché par la compagnie. Je n’étais pas pilote de chasse, et je n’étais pas non plus diplômé de l’U.S. Air Force ou de la Naval Academy. J’ai décidé donc de mettre en valeur mon début atypique French et même de parler de mon expérience en tant que cuisto au McDonald’s de Strasbourg. J’ai parlé du fait que j’ai quitté ma famille, mes amis, bref, la seule vie que je connaissais pour recommencer à zéro dans un pays étranger. J’ai parlé du fait que j’ai dû apprendre une nouvelle langue, de nouvelles coutumes, une nouvelle way of life pour poursuivre mon rêve après avoir été refusé au certificat médical de pilote dans mon pays. Et j’ai parlé du fait que Delta serait ma sixième embauche aux Etats-Unis, car les sociétés précédentes ont toutes fait faillite. Je sais ce que c’est de recommencer à la case départ. Et je sais me battre. The best of the best ? Non. Je suis juste un comeback kid.