PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Mon nouveau record

Aujourd’hui, j’ai battu mon propre record de passagers transportés. Mon vol de Salt Lake à Cincinnati sur le MD-90 immatriculé 9217 avait 160 passagers. J’avais également quatre PNC et un membre d'équipage sur le siège strapontin du cockpit. Un total de 167 avec nous deux. La plupart des MD-90 de la flotte Delta ne transporte que 150 passagers, mais on vient d’acquérir trois avions de la compagnie charter suisse "Hello" qu’on a configurés avec 160 sièges. L’Airbus A320 que je piloterai après ma formation au mois d’octobre n’a que 148 sièges plus trois PNC. Donc, je ne battrai pas le record d’aujourd’hui pendant très longtemps.

Notre Vr a été calculée à 163 noeuds--je n’ai jamais fait une rotation à une vitesse aussi élevée dans ma vie. Départ piste 16R avec virage sec à droite, les volets gardés sortis pour ne pas décrocher. Le vol a duré presque trois heures. Le captain m’avait gracieusement demandé si je voulais être le pilote en fonction sur cette branche, et j’ai tout de suite dit oui, car ça faisait deux semaines que je n’avais plus volé. Je voulais aussi voir comment 9217 réagissait aux commandes.

Avant de commencer notre descente sur Cincinnati, j’ai décidé de briefer l’approche. A Delta, on utilise l’acronyme NATS. Je briefe donc d’abord les NOTAMs du terrain puis je parle de l’arrivée IFR STAR qui s’appelle SARGO. On briefe les altitudes de restrictions pour chaque fixe et on les vérifie dans le FMS. Cincinnati a quatre pistes en dur, mais je sais qu’en venant de l’Ouest, on se posera sur la 18C, après une vent arrière vers le Nord. Après avoir revu l’altitude de décision, la fréquence de l’ILS et la missed approach, je briefe la longueur de la piste, les taxiways, et le terrain.

L’aéroport de Cincinnati se trouve dans le Kentucky bien que la ville elle-même se trouve dans l’Ohio. Quoiqu’il en soit, il n’y a pas de soucis en ce qui concerne le relief, on est dans le Midwest--c’est plat.

Enfin pour le "S" de NATS, on briefe les "Special pages" qui se trouvent dans notre classeur Jeppesen de cartes d’aéroport. On prépare la fréquence d’entrée de la "ramp" sur la VHF2. Notre porte d’arrivée sera B4. On informe les PNC.

Ce vol est un vol bonus pour moi. Le Planning m’a appelé à 6:30 ce matin, car Delta avait besoin d’un équipage pour cette rotation. Avec 12.000 pilotes à gérer dans la compagnie la plus grande du monde, un système informatique permet aux pilotes d’enregistrer leurs jours de disponibilité volontaire. L’ordinateur du Planning "crache" automatiquement le numéro de téléphone des pilotes qui se portent volontaires à faire des heures supp' pour une date, une base, et un type d’appareil lorsqu’un vol n’est pas "covered." On a toujours le choix de refuser la rotation proposée, mais si on l’accepte, cha-ching, le salaire est supplémentaire.

Il est toujours intéressant d’avoir quelqu’un dans le siège jumpseat, le siège strapontin qui permet aux pilotes de la compagnie de voyager gratuitement lorsque le vol est complet. John, l’occupant du jumpseat, est habillé en civil. Il est copi B-737 basé à Cincinnati et il rentre chez lui après deux semaines de vacances. Mon captain vénéré lui est un ancien de l’Air Force qui vit à Draper, une ville au Sud de Salt Lake. Avec trois heures de vol, on arrive presqu'à refaire le monde.

Lorsque mon captain découvre que je viens de France, il dit que la loi francaise interdisant le port de la burqa est une bonne chose. Et puisqu’on est sur le sujet de l’Islam, John et le captain sont ahuris que la construction d’une mosquée a été autorisée à côté de l’emplacement du ground zero, à New York. Je décide (sagement) de ne pas exprimer ma propre opinion comme je ne suis pas d’accord avec eux--sur les deux points.

On parle ensuite de la famille, et j’apprends que notre jumpseater, John, est divorcé. Son ex est une hôtesse de l’air à United qui lui a fait des infidélités avec un pilote de la même compagnie. John et son ex ont deux enfants ensemble qui ont 11 et 13 ans--des âges très tendres. La femme a maintenant un autre boyfriend--un autre pilote. "She goes around," dit-il avec amertume.

En finale, je déconnecte le P.A. et j’appelle les volets sur 40 degrés, au lieu des 28 qui sont recommandés en temps normal par le Delta Training Department. On est lourds, donc je veux de la portée supplémentaire, et je veux sortir de piste avant la piste 27 qui coupe la nôtre à 90 degrés et minimiser notre roulage vers la porte B4. Le captain acquiesce.

Après mon atterrissage, je sors les reverses à fond et nos corps sont plaqués contre les sangles qui nous retiennent. Mes pieds glissent doucement vers le haut des palonniers et je fais la transition sur les freins. Le boucan des 28 tonnes de poussée se calme lorsque je rentre lentement les reverses. Comme prévu, on tourne à gauche et on sort sur le taxiway qui est parallèle à la piste 27, orientée Est-Ouest. Puis on passe sur la fréquence sol, qui, comme toute fréquence américaine, ressemble à ce qu’on entend lorsqu’on ouvre une ruche. Et je porte un sourire aux lèvres en pensant que je viens de poser un jet aux couleurs Delta Air Lines--avec plus de 160 personnes à bord.