PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Pas d'hésitation

Une "staycation," c’est ce qu’on appelle ici une "vacation" qu’on passe chez soi. Pour moi, ce sont des vacances idéales : Pas d’aéroport, pas d’avions, pas de bagages. Les parents de Gina nous ont rendu visite, on a donc profité de leur gentillesse pour leur faire faire du baby-sitting. Elle et moi sommes partis à l’hôtel du coin, où on a pu oublier pendant 24h notre rôle de parents. (Mes enfants ont 10 ans, 9 ans, et 5 ans.)

Le matin, au petit déj de l’hôtel, pendant qu’on mangeait des pancakes, on a vu une famille avec un jeune de 18 ans qui portait un tee-shirt au logo Embry-Riddle Aeronautical University. Je décide donc d’engager la conversation, en pointant du doigt, "You goin' there?" Il m’explique qu’il va commencer sa première année là-bas, et qu’il est en train de voyager depuis Seattle avec sa famille en direction du campus de l’université en Arizona.

Je lui dis que j’ai une Maîtrise Aéronautique de Embry-Riddle, et que je suis maintenant copi à Delta. Son père sourit, il a l’air sympa, et je crois qu’il est content de voir que cette école, qui est considérée comme la meilleure université aéronautique du pays, apporte bien des débouchés. Son prix est cher, mais sa qualité et réputation sont bétonnes, et l'école a été une fois surnommée la "Harvard of the Skies" par un magazine américain.

Le père est un technicien à Boeing, et il bosse en ce moment sur le Dreamliner. Je sais qu’il est en train de faire un sacrifice financier important pour pouvoir envoyer son fils en formation à Embry-Riddle. Je décidé de lui parler du nombre de retraites de pilotes qu’on aura à Delta--des centaines par an à partir de 2013, plus de 500 par an pendant une décennie entière, et plus de 800 par an pendant 4 ans. Ca va faire du monde, si on compte également les retraites dans les autres majors--American, United, US Airways.

Les choses vont bouger, je continue. La moitié des pilotes militaires qui partent en formation sont affectés sur le drone, donc aucune possibilité de se reconvertir vers la ligne. De plus, le Congrès vient d’augmenter les minima requises pour l’embauche de pilotes en compagnie, et avec des barrières plus élevées, moins se lanceront dans la profession, ce qui créera une pénurie de pilotes qualifiés et des salaires plus élevés au niveau des régionales. Enfin, la semaine dernière, la FAA a sorti des nouvelles "duty time limitations," ce qui va engendrer des embauches nécessaires, car les pilotes devront désormais avoir plus d’heures de repos. Référence : http://j.mp/bF0oWD.

Le père est très content d’entendre ça, son fils a les yeux qui brillent. Je lui dis que la croissance n’est pas infinie mais que la prochaine vague d’embauche va être importante. Beaucoup de passionnés d’aviation font des pronostics basés sur les dix dernières années et ont peu d’espoir de se lancer dans une carrière aéronautique. Pour certains, ce n’est pas de l’aviation qu’ils sont passionnés, mais du prestige et des salaires. Ceux-là, je crois, seront les premiers à laisser tomber lors de la moindre difficulté. Jacques Darolles, un CdB A320 à Air France, a dit que si tu hésites entre devenir pilote et faire autre chose, alors fais autre chose. Ce conseil résume bien le type de ténacité qu’il faut pour se lancer dans une telle profession, une profession aux embauches cycliques.

*** La FAA a annoncé que le taux d’inscription au "student pilot certificate" a déjà chuté de 30%, ce qui va exacerber la "crise de pilotes." Et en 2011, selon la FAA, le nombre d’inscription aura atteint le plus bas de la décennie. Ecoutez le reportage par NPR, la radio publique américaine : http://j.mp/9MzFkX.

*** Boeing a prédit la semaine dernière que les compagnies auront besoin de recruter 466.650 pilotes entre 2010 et 2029, basé sur les commandes d’avions actuelles. Référence : http://j.mp/948AsS.

*** Le Figaro, Jeudi, titre son article (avec erreur) : "Un million de pilotes 'wanted' dans le monde." Pour le Figaro 500.000 pilotes + 500.000 techniciens = 1 million de pilotes. Ici : http://j.mp/arKTRG. En bref, Boeing dit qu’on aura besoin de 23.300 pilotes par an en moyenne.

*** Récemment, la BBC a titré un article : "Delta posts 'best results in a decade.'" Référence : http://j.mp/azc10d. Delta a prévu un bénéfice pour l’année 2010.

*** Selon Reuters, "United Airlines reported a better-than-expected second-quarter profit, boosted by a jump in international traffic." Ici : http://j.mp/cduFDT.

*** Le mois dernier l’ATA (Airline Transport Association) a indiqué que le revenu passager a augmenté de 20% au mois de juillet 2010 par rapport au même mois l’année dernière. On est maintenant à 7 mois de croissance d’affilés. Référence : http://j.mp/dxRijR.

*** Et enfin, au niveau mondial, cette semaine l’International Air Transport Association a révisé ses prévisions pour 2010 et 2011. L’association prévoit que le secteur aérien fera un bénéfice de 8.9 milliards de dollars en 2010 (en juin, l’IATA avait prévu 2.5 milliards pour 2010), et 5.3 milliards de bénéfice pour 2011. "The industry recovery has been stronger and faster than anyone predicted." Référence : http://j.mp/cvyVwh.

L'économie reprend, un nombre énorme de pilotes s’apprête à partir à la retraite, l’armée forme moins de pilotes car ils les forment sur drone. En même temps, les minimas s'élèvent, les heures de service se réduisent, les compagnies--à travers les fusions--font à nouveau des bénéfices, et les commandes d’avions pointent vers le haut. Boeing parle de "doublement de la flotte mondiale," avec l’Asie qui prend la palme. Cathay Pacific vient de confirmer une commande de 30 Airbus A350. Il y aura une demande de plus de 180.000 pilotes dans cette région du globe.

Quant à toi, comme beaucoup d’autres, tu as décidé de te lancer dans une autre voie. Après tout, on t’avait convaincu qu’une formation de pilote n’aura aucun débouché et que les compagnies continueront à licencier à tours de bras, comme c'était le cas ces dix dernières années. Fais plutôt ingénieur ou comptable, les choses dans le secteur aérien ne changeront jamais. La période de gloire du métier de pilote est finie, on t’avait dit.

Quant au jeune de 18 ans que j’ai rencontré dans un hôtel, lui, il sourira à chaque fois qu’il enfilera son uniforme. Il s'était lancé au début de la vague d’embauche quand les rumeurs de croissance venaient encore au compte-goutte. Et son timing était parfait. Mais de toutes façons, il se serait quand même lancé même si son timing ne l'était pas. Car entre devenir pilote et faire autre chose, il n’aurait jamais hésité.