PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Superman

C’est presque la nouvelle année en France, mais ici, dans l’Utah, on a encore 10 heures. Je viens d’aller sur le site des employés de la compagnie. Le planning m’a donné une rotation a faire. Départ demain après-midi.

Je passerai les trois prochains jours en A-320 entre le hub de Salt Lake City et la Côte Ouest. D’abord sur l’Oregon, puis dans l’Etat de Washington.

La semaine dernière, j’ai fait presqu’un tour complet des U.S. : De Salt Lake, je suis allé à Memphis, puis re-départ sur la Floride. Le lendemain on a longé la côte, et on a fait Fort Lauderdale - New York, où j’ai vu le soleil se coucher. Après un atterro à Laguardia, on est reparti sur Détroit, et ensuite Milwaukee, le Midwest. Je suis enfin revenu sur Salt Lake le troisième jour, via Minneapolis. Telles rotations sont mes préférées, je les appelle "See the U.S.A."

Mais celle de demain sera plutôt un hub-and-spoke.

Delta a une santé incroyable, la meilleure dans ma carrière de pilote de ligne, que j’ai commencée ici à l’âge de 22 ans. Avec déjà une flotte de 700 appareils, on a placé une commande de 100 Boeing 737-900ER supplémentaires, et 30 en options. La compagnie a prédit un bénéfice de 800 million de dollars pour 2011. Delta en ce moment, c’est Superman.

J’apprécie ces moments de prospérité, car j’ai connu les moments sombres du secteur. Mon planning n’a jamais été aussi bien, et je vole en moyenne une semaine sur deux.

A l’âge de 17 ans, lorsque je savais que ma myopie m’empêcherait de devenir pilote de ligne, je me suis presque tourné vers mon autre passion, le journalisme. Mais je ne voulais pas passer ma vie à écrire les histoires des autres, donc après le service militaire, j’ai décidé de tout plaquer et partir aux Etats-Unis pour tenter ma chance et écrire la mienne.

Maintenant, avec mon temps libre dans la ligne, je me suis lancé dans le journalisme americain. Et un peu comme l’aérien post-2001, c’est non seulement un secteur en chute libre, mais un métier très difficile pour un français qui se pointe après que la plupart des newsrooms ont licenciés à tour de bras.

Au départ, mon quotidien local dans l’Utah ne cherchait que des stagiaires, et moi, au culot j’avais fait ma demande par email. Je n’avais aucune expérience et aucune prestation de diplôme de journaliste. Mais ça faisait 10 mois que je bloggais, chaque semaine, les événement de ma petite ville locale — du “citizen journalism,” comme on dit ici. Un véritable amateur. Et l’anglais n’est même pas ma langue maternelle ! Je faisais ça car je perdais de plus en plus mon français, et je ne voulais pas blogger ma routine quotidienne.

Quelques minutes après avoir envoyé cet email, mon portable sonne, je ne reconnais pas le numéro, mais je sais qui c’est : le rédacteur-en-chef. Il dit qu’il a lu ma demande et vient de consulter mon blog perso de news — et il aime mon style. A la manière américaine, il m’offre le stage sans demander mon niveau d’étude. Mon coeur palpite, et ca me rappelle mes premiers entretiens de pilote aux U.S.

Mon blog était une espèce de portfolio, et pour lui, c’était suffisant. Il veut que je couvre la rubrique économie du comté. La majorité de mes articles paraitront dans le journal du dimanche, qui a un tirage supérieur. Il me donne le numéro de téléphone de mon “editor,” mon rédacteur assigné.

Bien sûr, un stage par définition n’est pas rémunéré, mais il dit qu’un jour, peut être, j’aurai la chance d’avoir une position payée. J’accepte l’offre en ne me faisant pas d’illusion. Mon salaire Delta est suffisant, je me dis, je veux juste écrire pour une "newsprint" avant que celle-ci disparaisse, remplacée par des tablettes.

En octobre 2010, juste deux semaines après mon embauche, et après avoir écrit plusieurs articles pour le Daily Herald, je suis assis au McDonald’s ce lundi soir, le lendemain de la parution d’un article assez long que j’avais rédigé. Mon portable sonne, et je décroche — c’est encore le rédacteur-en-chef. Il me félicite pour l’article, il dit qu’il très épaté. Alors que les trois autres stagiaires resteront en stage, il veut m’offrir un poste rémunéré.

Alors je continue a voler, et depuis mes escales, ou mes jours "off", ca fait plus d’un an que j’écris. Quelques articles ont même fait la une du "Daily Herald". J’ai constaté que le journalisme américain est sans pitié. La concurrence est intense. Les journaux se battent non seulement entre eux, mais aussi contre Twitter ou Google pour le scoop.

Je réalise donc mes deux rêves de gamin : j’écris pour un quotidien américain, et régulièrement, je pars en vole. Un peu comme Superman.