PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



Bonjour

“Denver Center, bonjour, Delta 2317, flight level three-six-zero,” je m’annonce au centre de contrôle de Denver sur la ligne Detroit - Las Vegas ce samedi après-midi. Je suis le pilote monitoring sur ce vol de quatre heures, donc je fais la radio, les checklists, et les points de report avec suivi de la consommation dans cette traversée de trois fuseaux horaires contre le jet-stream automnal.

J’ai décidé aujourd’hui de saluer chaque contrôleur, en disant en Français, “bonjour” au lieu de “good afternoon.” Aujourd’hui, un jour après les attaques sur Paris, nous sommes tous Français.

Après mon appel, il y a une pause sur la fréquence de Denver. Puis le contrôleur, dont le secteur s’occupe des hautes altitudes au-dessus des Rockies, ouvre son micro : “Delta twenty-three seventeen, Denver Center. Bonjour !”

Ce matin, une autre tragédie est arrivée. Marc Mathis, un ami de l’Aéro-club d’Alsace, un ancien commandant de bord d’Air Liberté, un as de la voltige, et un test pilote qui a survécu une douzaine d’atterrissages en urgence, a disparu aux commandes d’un ULM expérimental dans ma région natale. Il avait 67 ans et plus de 20.000 heures de vol, dont sur des appareils aussi variés que le bi-réacteur MD-80, le Zlin, le P-51 Mustang et le Focke-Wulf Fw 190.

J’avais 19 ans lorsqu’une fois, assis à côté de lui au bar de l’aéro-club, j’ai décidé de prendre mon courage en main et de lui parler — lui, que je considérais un dieu aéronautique. Je lui ai offert mon dilemme à résoudre : je suis inapte pilote professionnel en France, mais pas aux Etats-Unis. Mais les Etats-Unis, c’est pas ici.

Ca n’avait pas l’air d’être un dilemme pour lui parce qu’il a simplement répondu, sans sourire mais avec un intérêt et une chaleur presque paternelle : “Alors il faut que tu y ailles, aux Etats-Unis.”

Venant de sa bouche, la solution paraissait si simple, si évidente. Je me rappelle toujours la manière dont il l’a dite, qui n’était autre qu’avec la confiance d’un commandant de bord — sans doute la même confiance et le même calme avec lesquels il s’exprime à la radio, lorsqu’il est en l’air et le moteur s’arrête soudainement de tourner, et il doit amerrir un avion de chasse allemand de la Seconde Guerre mondiale [histoire vraie].

Jusqu’à ce jour, la solution pour moi n’avait pas été aussi facile. Je suis peut être apte aux Etats-Unis, mais il faut tout quitter pour y arriver, apprendre un métier qui est très technique dans une langue étrangère, et puis il y a cette affaire de permis de travail. Bref, beaucoup de peur, et la peur tue les rêves.

Mais lorsque Mathis l’a dit, et la manière dont il l’a dite — non seulement sans hésitation, mais aussi avec la confiance et l’autorité d’un commandant de bord — m’a laissé une marque indélébile. Alors il faut que tu y ailles, aux Etats-Unis. Je crois que j’avais juste hoché la tête, bouche-bée par la simplicité de sa solution, et embarrassé en même temps de n’y avoir pas pensé moi-même. La décision de poursuivre mes rêves a été prise ce jour-là. A ce moment-là.

Aujourd’hui, à chaque fois que je grimpe dans le cockpit d’un airliner aux couleurs Delta, je me dis : “Ah, si tu me voyais, Mathis.” La peur tue peut être les rêves, mais elle n’a jamais tué les miens.

Dans ce monde de terreur, où le secteur du transport aérien est une des cibles préférées des djihadistes, je ne sais pas si la prochaine génération d’élèves-pilotes puisse rêver aussi grand. Je ne sais pas si je peux retenir la voix calme, la voix réassurante, la voix du Commandant Mathis qui a su m’enlever mes craintes et décrocher mon rêve — cette même voix que j’ai prise lorsque j’ai dit bonjour à la radio, à tous les contrôleurs américains.