PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Confiance à personne

Au parking à New York-Kennedy, il est 17:50. On se prépare pour le vol 417 à destination de Seattle, une navigation de plus de 2126 nautiques qui nous fera traverser le pays d’Est en Ouest.

Pendant la pré-vol, on vérifie le carnet de bord de l’avion minutieusement bien qu’il y ait déjà un sign-off daté d’aujourd’hui, c’est-à-dire une signature par un mécanicien qui atteste que ce Boeing 737-900ER à 180 places est en état de navigation, ou airworthy.

Selon le carnet de bord, le numéro 79-00-02 de la Minimum Equipment List nous permet de partir malgré le problème d’indication OIL FILTER BYPASS au moteur droit, qui a été reporté par un équipage précédant. S’il y a problème de filtre en vol, la procédure peut nous amener à éteindre le moteur et de faire un déroutement. Donc, c’est sérieux.

Mais les mécaniciens nous disent que c’est un problème d’indicateur, et non de filtre d’huile. Le filtre doit être inspecté visuellement une fois par jour jusqu’à ce que l’indicateur est remplacé. Sur ce vol, on ignorera la fausse alerte -- du moins, on nous demande d’assumer qu’elle est fausse.

Ca fait depuis l’âge de 23 ans que je suis dans la ligne, et je ne sais pas si j’ai été toujours comme ça, ou si mon métier a tellement influencé ma manière de penser que je ne peux plus changer. Mais j’ai du mal à faire confiance aux autres. Comme un pilote a la responsabilité de son équipage et de ses passagers, il ne peut pas faire une confiance aveugle aux professionnels qui l’assistent : Ni au dispatcher qui l’assure que le pétrole planifié sera suffisant, ni au mécanicien qui signe la case Airworthiness du carnet de bord, ni même au contrôleur aérien qui l’a autorisé au décollage. (J’ai refusé une fois de décoller à LaGuardia car un avion était en courte finale pour la piste sécante.) Le pilote de ligne américain a même le droit d’ignorer la réglementation aérienne pendant une urgence. Donc, il apprend à ne pas avoir confiance absolue aux experts qui rédigent les lois.

Cette méfiance aux autres et sur-confiance à nos prises de décisions peuvent créer des conflits dans notre vie privée. Au bureau, c’est à nous de prendre la décision finale qui, elle, fera la différence entre un vol safe et une erreur fatale. Notre décision est basée sur nos qualifications, notre expérience, mais aussi un discernement inné, une espèce de boussole interne, ou un instinct, pour lequel notre compagnie nous a embauchés. Nous avons un instinct, qui, jusqu’à présent, ne nous a jamais trahi. C’est ce même instinct que j’ai suivi lorsque j’ai décidé de tout plaquer pour aller en Amérique. Et c’est ce même instinct qui a su me garder en vie pendant 10.000 heures aux commandes d’un avion.

Garé à la porte B35 du terminal 4 à Kennedy, j’appelle les opérations depuis la radio de l’avion pour qu’ils nous envoient un mécanicien. On veut être sûr à 100 pourcent que le filtre a été inspecté visuellement puisque l’indicateur n’est pas fiable. Le commandant de bord et moi relisons la procédure de blocage de filtre en vol si jamais ce n’est pas un problème d’indicateur -- notre boulot, c’est d’être prêt à l’imprévisible.

Chaque bouton, chaque interrupteur est vérifié religieusement pendant la pré-vol malgré le sign-off du mécanicien. On transportera 21 tonnes de pétrole pour ce vol de 6h22, et on vérifie que la répartition soit correcte entre les trois réservoirs du jet, malgré l’attestation déjà signée par le fueler que l’essence est bel-et-bien balanced. On vérifie aussi que le plan de vol remis par le dispatcher ne va pas nous amener à travers une ligne de cumulonimbus, qui se développe actuellement au-dessus du Wisconsin, se déplaçant à pas de loup vers notre corridor.

Cette prise de décision continue lorsque nous rentrons à la maison. Nous avons du mal à faire confiance absolue à nos médecins, aux réparateurs, aux mécaniciens auto, aux profs de nos enfants. Je dois me rappeler que ces décisions routines ne sont plus une question de vie ou de mort. Relâcher le contrôle, faire confiance aux gens, ça fait aussi partie d’une vie heureuse.

Lorsque toutes les checklists sont enfin lues, et que Jennifer, la chef de cabine pour ce vol, nous annonce que les portes de l’appareil sont fermées, verrouillées et les toboggans armés, je lèverai le pouce et je lui dirai merci, un sourire aux lèvres. Mais, avant le repoussage, je vérifierai que l’indicateur des portes de l’avion est quand même éteint dans le cockpit. Car je ne peux pas lui faire confiance.