PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



L'aristocratie du métier

Le commandant de bord avec lequel je vole, George, est un Buck Danny grandeur nature. C’est un ancien pilote de chasse F-16 de l’U.S. Air Force, qui a pris sa retraite militaire lorsqu’il a atteint le rang de lieutenant-colonel. Son père était pilote dans l’armée de l’air américaine également, mais sur B-25. Lui aussi a pris sa retraite en tant que lieutenant-colonel.

Assis dans le siège strapontin, sur ce vol Seattle - Minneapolis, se trouve Eric, un commandant de bord MD-90 se rendant au travail. Je connais bien Eric, car lui et moi volions ensemble lorsque j’étais copi sur MD-90, il y a quelques années. Eric fut pilote de chasse sur F-18, et un instructeur dans l’U.S. Navy avant de se faire embaucher à Delta. Le père d’Eric fut commandant de bord B-707 à Pan Am.

Ce type d’aristocratie professionnelle existe bien aux Etats-Unis, et en tant qu’immigrant, j’ai dû me battre contre ces fils de pilotes qui avaient tous les avantages d’une instruction tôt et des contacts dans le milieu. (J’ai même volé avec un pilote qui faisait partie de la troisième génération de pilotes professionnels dans sa famille.) Et dans cette aristocratie, ce n’est point l’argent qui est transmis, mais plutôt le savoir : comment se préparer au métier, quelle est la meilleure voie pour y aboutir, quels sont les meilleurs contacts pour décrocher un poste dans une major.

"Clear to start," annonce l’homme au sol, à travers l’intercom, depuis le camion qui repousse notre Boeing 737, avec 167 âmes à bord, de la porte S2. J’éteins l’air conditionné dans la cabine, et j’allume le démarreur du moteur droit. Vingt secondes plus tard, j’engage les pompes essence hautes-pressions, en vérifiant qu’il y ait allumage, et je guette un sur-échauffement de la turbine. Je note que la température augmente dans les paramètres.

Dans un pays qui a rejeté l’aristocratie il y a plus de deux cent ans, mais un pays où les contacts et l’argent sont nécessaires, on aura encore une élection présidentielle Bush vs. Clinton l’année prochaine. Le fils et le frère d’anciens présidents contre la femme d’un ancien président.

L’argent, les contacts, le savoir, l’accès aux écoles prestigieuses et aux cours privés sont facilitées grâce à nos moyens. Même Thomas Jefferson — qui a écrit dans la Déclaration d’Indépendance que tous les hommes sont créés égaux — a hérité plus de 100 esclaves de son beau-père. Cela souligne la contradiction du système, où l’inégalité entre pauvres et riches est maintenant la plus grande des pays riches. L’argent et les contacts deviennent des titres qui sont passés aux enfants, et donnent des avantages inouïs.

Et pourquoi pas ? Moi aussi, j’en ai hérité. Mon père, qui a cru en moi, s’était serré la ceinture pour me payer une licence de pilote privé à l’âge de 17 ans, et je suis devenu un des plus jeunes pilotes de France. Grâce aux économies de mes parents, et des miennes, je suis parti en formation en Arizona pour une licence professionnelle et une qualification aux instruments.

Deuxième moteur… même procédure. J’allume les générateurs, puis les pompes essence du réservoir milieu. Depuis l’explosion du vol TWA 800, on n’allume que ces pompes-là si les générateurs sont déjà allumés pour éviter une étincelle — et si on a au moins 5.000 livres de kéro au départ dans ce réservoir. Si on a moins de 5.000 livres mais plus de 1.000, on les allumera à 10.000 pieds lors de notre accélération, puisque l’avion réduira son angle d’attaque, et les pompes, donc, resteront “couvertes” ou “mouillées.”

Cependant, une formation, c’est la partie la plus facile de ta carrière. Il te faut creuser ton trou, établir des contacts, espérer avoir fait la bonne démarche, et être sorti d’une formation qui t’ait préparé pour l’entretien d’embauche, un processus aussi compliqué qu’un démarrage d’une turbine.

Je connaissais le fils d’un pilote de ligne, qui volait avec moi dans l’air ambulance. Un jour, pendant qu’on attendait notre vol, il sortit son stylo avec cartouche d’encre, et mis son carnet de vol à jour d’une écriture si soigneuse qu’on aurait dit la Déclaration d’Indépendance de Jefferson ! Il me confia qu’à l’entretien d’embauche dans une grande compagnie aérienne, les recruteurs feront attention à l’écriture. Je n’y avais jamais pensé ! Il avait bien raison ! Moi qui remplissais mon carnet au stylo à bille d’une manière hâtée.

Deuxième moteur allumé. Checklist après-démarrage : Generators ON. Probe Heat ON. Anti-ice AS REQUIRED. Air conditioning panel SET. Recall CHECKED. Autobrakes RTO. J’égrène sous les yeux de George et d’Eric, ces enfants de la royauté aéronautique.

Devenir pilote de ligne dans un pays où la concurrence est la plus acharnée au monde, ça veut dire se battre contre les fils de pilotes qui ont eu tous les avantages professionnels — en commençant par la langue, qui n’est même pas la mienne. Mais comme eux, j’ai abouti dans le poste d’un avion de ligne Delta.

Aux Etats-Unis, on a peut être une aristocratie professionnelle, car la formation, l’argent et les contacts font toute la différence. Mais si tu travailles dur, et si tu as de la volonté, tu n’as pas besoin d’être fils de royauté pour devenir roi.